Le monde à ses pieds, Géraldine Maillet

Clément Solym - 17.02.2010

Livre - monde - pieds - Geraldine


Almaty. Anciennement Alma Ata. Au Kazakhstan, ancienne république soviétique. Jusqu’en 1997, capitale remplacée depuis par Astana. Plus d’un million d’habitants. Ville perdue au pied des montagnes du Tian Shan, à quelques encablures de la Chine.

Des habitations à deux doigts du sordide. Témoins des grandes heures du soviétisme. Confort plus que spartiate. Limite taudis.

À des heures d’avion de Moscou, il n’y a pas grand-chose d’autre à faire que de rêver de devenir un grand footballeur ou bien de travailler dur à l’école pour tenter d’échapper à la recopie, de génération en génération, de vies de travaux de ménage pénibles, dévalorisants et payés au lance-pierre chez les mieux lotis.

Mais même avec une scolarité réussie, quelles peuvent bien être les perspectives les plus attrayantes ? Alors, Mila et son amie Rustlana rêvent devant les couvertures de magasines de mode.

Et le « miracle » se produit !

Une chasseuse de têtes d’une grande agence de mannequin anglaise découvre dans la revue d’une compagnie aérienne, un reportage réalisé par une équipe qui s’est intéressée au parcours atypique d’une Allemande exilée par amour aux fins fonds du Kazakhstan. Et Rustlana était là, ce jour-là, aux côtés de sa professeure d’allemand. Et sa silhouette, sur la photo, emporte la décision.

À peine seize ans révolus, la voilà lancée « progressivement » tout en haut de l’affiche. La voilà qui va courir de « shootings » en défilés tout autour de la planète. Gagner des sommes folles. N’habiter nulle part. Vivre de rencontres sans lendemain. Faire rêver, à son tour, des millions de jeunes filles en faisant la couverture des plus gros titres de la mode, des plus belles publicités pour les parfums les plus chers, pour les couturiers les plus excentriques.

J’aime bien, régulièrement, pianoter sur la télécommande de la télévision et m’arrêter sur ces chaînes qui passent quasi en permanence des défilés de mode. J’aime bien ces filles longilignes qui se déhanchent sur des talons vertigineux dans des tenues où la folie de couturiers le dispute à la munificence des matières utilisées pour construire des parures immettables en dehors de ces pistes où défilent ces sirènes. Peut être un brin de nostalgie me rappelant les heures d’enfance passées à observer ma couturière de mère mesurant, taillant, faufilant, cousant et adaptant enfin ses ouvrages lors de longues séances d’essayage ?

Loin, toutefois, d’une passion qui m’aurait entraîné dans une frénésie ou un fanatisme à suivre, dans les revues « people », les facéties, les histoires de cœurs ou les hauts et les bas de ces belles intouchables dont je ne sais rien.

Aussi est-ce avec étonnement que j’ai finalement découvert que la matière vive de ce livre de Géraldine MAILLET que j’avais d’abord pris pour un roman bien construit, était en fait l’histoire vraie d’une jeune Kazakhe montée au faîte du mannequinât dans un conte de fées où les fées ont oublié de rester au chevet de l’heureuse élue autant de temps qu’elles auraient dû le faire.

Du coup, mon impression de lecteur balance entre deux eaux aux antipodes l’une de l’autre.

D’un côté, il y a le sentiment d’avoir eu entre les mains un roman certainement pas exceptionnel, mais en tout cas très bien fait, s’appuyant sur une chronologie de séquences mettant bien en place les différentes étapes de l’incroyable conte de fées. Tellement incroyable que, dans mon ignorance de l’existence effective de Rustlana Korshunova, j’en étais arrivé à croire au roman et à me prendre au jeu d’une imagination fertile adossée à la légendaire mélancolie chronique de l’âme slave ballottée dans un monde sans pitié.

Mais ce que je peux accepter d’un roman, je ne saurais l’admettre de la transcription de la réalité.

Et c’est là où j’ai un peu de mal à suivre Géraldine MAILET qui utilise et banalise un drame sans en titrer pleinement toutes les ficelles.

Pas un mot plus haut que l’autre à propos de ces vieux beaux ou de ces vieilles belles qui, au prétexte de déployer leur art, traitent ces jeunes filles comme du bétail sans plus de considération pour elles que pour des kleenex, recherchant une chair toujours plus fraîche qu’à dix-neuf ans leurs égéries d’un moment sont déjà à moins de deux doigts du rebut, à quelques rares exceptions près.

Pas un mot plus haut que l’autre pour ces enfants jetées en pâture aux lions dans une arène à laquelle elles n’ont même pas été préparées et où elles entrent sans aucune protection. Petits paillons volant trop près de la lumière, sans savoir que leurs ailes peuvent brûler, sans savoir faire la différence entre la lumière et le miroir aux alouettes, incapables de distinguer les étamines du lys de celles du pavot !

Ainsi, ma deuxième impression reste mitigée du fait de l’absence de message, même subliminal, que Géraldine MAILLET a choisi de faire passer par son livre. Finalement, une petite Slave mélancolique n’aura pas eu le cran, du haut de ses vingt ans, dont quatre à virevolter dans les sunlights, de tenir la dragée haute à des requins de la mode, du business, du paraître et de la mégalomanie. Finalement, rien sur l’anorexie chronique que l’Espagne a tenté de combattre suite à des accidents dramatiques. Finalement, rien sur la drogue qui se consomme sans retenue. Finalement, rien sur la perte de repères, inévitable lors d’un tel changement d’univers.

Juste un gentil roman à l’eau de rose qui se termine mal.

Sauf que le roman est une vraie vie brisée en plein vol.

Sauf qu’à romancer le drame, il en devient presque inexistant, complètement anodin.


Sauf qu’au sortir de cette issue fatale, il ne me semble pas qu’il y ait eu l’expression, le ressenti, d’un immense gâchis.

The show must go on.

Une de perdue, dix de retrouvées.

Le rouleau compresseur du profit, du pognon et des embrouilles peut continuer à rouler : la vie n’est pas un conte de fées.

Même si c’est une pure naïveté ou utopie de ma part, Géraldine MAILLET n’aurait pas dû laisser passer l’occasion de le dire clairement.

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