Le Poème court japonais d'aujourd'hui

Clément Solym - 07.03.2008

Livre - haiku - poeme - japonais


La grande difficulté de la poésie provient de ce que l'on n'accepte pas l'émotion à l'état pur. Le simple jeu des mots, des sonorités, du rythme, bref le siècle de la compréhension immédiate par l'image a pourri le champ des possibles que la poésie a pour tâche d'explorer.

Impossible de se laisser aller à quelques lignes sans entendre : « Je comprends rien ! » Et alors ? C'est gratuit, écrit pour que tu oublies ton bon sens quotidien, ta part de rationalisme transitoire, ta merveilleuse Star Ac qui elle, pour le coup, demande véritablement un effort démesuré pour comprendre comment pareille gloriole peut susciter l'engouement.

Enfin, je suis un vieux schnock et je lis de la poésie. Pourtant, le haïku s'accommode parfaitement à notre mode de vie. Trois lignes, dix mots au maximum, l'instantané, le fulgurant, l'immédiat. Et les images abondantes à chaque vers. C'est certain, Saint John Perse a une inspiration démesurée, mais pas celle que nos contemporains aiment inhaler.

Merveille de concision – doux pléonasme – le haïku a, selon moi, tout ce qui participe à la réussite aujourd'hui : le sens immédiat, la sonorité et la forme brève. J'avoue ne pas comprendre comment on se détourne d'une poésie aussi goûteuse sans honte. Et les quelque 140 auteurs dont les poèmes sont présentés ici ne doivent pas comprendre plus que moi.

Et quoique Corinne Atlan et Zéno Bianu prennent le temps de décrire ce véritable « mode de vie », il ne nécessite aucunement que l'on en sache la théorie pour être savouré. À l'instar du vin, le bon haïku est celui dont on peut dire qu'on l'aime. Le cépage, le château, l'appellation appartiennent au domaine des amateurs éclairés ou des connaisseurs.

Mais le découpage du livre en chapitres portant le nom de saisons intriguera le lecteur. Pourquoi ? Simplement parce dans une certaine tradition, pas forcément respectée dans tous les textes de ce recueil, on inclut un mot-saison, ajoutant un ancrage temporel qui dessine plus encore les contours du tableau. Qui introduit le poème dans un cadre et favorise d'ores et déjà l'éclosion des images.

Si l'on s'octroie le droit (sacré et inaliénable) de sauter les pages d'une introduction riche et instructive, et que l'on plonge dans le Printemps, l'Été, l'Automne ou l'Hiver, nous voici de plain-pied dans une symphonie des quatre saisons que Vivaldi n'aurait pas dénigrée.

Chaque texte est un gâteau, parfois amer, parfois sucré qu'on déguste ou dévore au gré des lignes. Tous invitent à un voyage fulgurant, et tant pis si certains périples se finissent mal. C'est un risque. Quelques notes traînent çà et là pour indiquer un chemin de perception plus total du texte – et sûrement pas de stricte compréhension – sans se rendre indispensables.

Un dernier chapitre, intitulé Hors Saison prolongera l'aventure poétique dans des réflexions, des commentaires, des points de vue... Autre saison, autres lieux, autres voyages.

Reste le hic de la traduction.

Sans tomber dans une analyse acharnée, le haïku semble se plier volontiers à la transition vers une autre langue. On y perd tout ce que le lecteur envisagera en rythme (notons cependant que la métrique 5/7/5 n'est plus une norme obligatoire), en sonorité ou en allusion. Pourtant, le travail ici réalisé, sans nous faire oublier qu'il s'agit de références et de préoccupations venues d'ailleurs, défie les écueils et nous livre des textes accessibles, qui sonnent bien. Qui frappent l'esprit et le délassent.

Je me souviens pourquoi je continue de lire de la poésie. Je me souviens aussi ce que j'en ai toujours retiré de plaisir et de saveur. La poésie suit un sentier que nos contemporains piègent. Les haïkus sont malicieux, espiègles ou graves, mais ils savent déjouer les dangers. Mieux, ils jouent des frayeurs et des peurs passées pour en rire.