Le radeau de la Méduse : l'horreur des survivants

Audrey Le Roy - 22.10.2018

Livre - radeau méduse naufrage - Saint Louis Sénégal - traversée Rochefort voyage


HISTOIRE - La nature humaine, bonne ou mauvaise ? De quelle école êtes-vous : optimiste, pessimiste ? En faisant preuve d’un peu de réalisme, il semble que la balance penche assez légèrement du côté obscur. Il suffit de penser aux comportements de beaucoup, moi y compris, pendant les mouvements de grève dans les transports en commun pour ne pas se faire énormément d’illusions.


 

 

Qu’on mette cent cinquante personnes aujourd’hui sur un radeau en pleine mer et il est quasiment certain que nous ne retrouverions pas plus de quinze survivants dans douze jours. De même, leurs témoignages seraient proches de ce qui se passa sur le radeau de la Méduse en juillet 1817 ! (On tient peut-être un nouveau concept de téléréalité…)
 

Notre estomac est mis à rude épreuve par les publications récentes de deux livres et pas nécessairement parce qu’il y est question d’anthropophagie. Un recueil, d’abord, de témoignages de quelques survivants du drame, La Méduse – Les dessous d’un naufrage, publié chez Omnibus et présenté par le navigateur et écrivain Dominique Le Brun. Une fiction, ensuite, publiée chez Flammarion, traduite par le journaliste et biographe Olivier Mannoni, À ce point de folie, de l’auteur et dramaturge autrichien, Franzobel.

Fiction, comme j’aimerais que ça soit effectivement le cas ! 
 

Les faits 


Nous sommes en 1815, c’est la fin des guerres napoléoniennes et comme d’habitude l’heure est au partage du monde. Le Sénégal, alors propriété de l’Angleterre, est cédé à la France. Quatre bâtiments prennent la mer pour en prendre possession : « la frégate Méduse, la corvette Echo, le brick Argus et la gabare Loire ».

Distance à parcourir : environ 2200 milles nautiques (soit un peu plus de 4000 km). Difficultés : une seule en fait, éviter le banc d’Arguin. Haut-fond, composé de sable. Emplacement précis difficilement cartographiable, car bougeant en fonction de la houle et des courants.

Consignes de navigation transmises au capitaine de la Méduse, Chaumareys : « après avoir reconnu le cap Blanc, la Division du Sénégal fera route au sud-sud-ouest (elle s’éloignera de la côte, donc) pendant 16 lieues (48 milles nautiques). Alors seulement elle reviendra vers la terre, qu’elle longera sans jamais cependant franchir la ligne des 100 mètres de fond. »

Les ordres : arriver au Sénégal promptement afin de devancer la saison des pluies. Peut-être aurait-il fallu rajouter « mais pas au mépris de la vie humaine. »
 

[Extrait] À ce point de folie ; d'après l'histoire
du naufrage de La Méduse de Franzobel

 

La Méduse transporte 395 personnes : « l’équipage, dont 10 officiers, totalise 167 hommes. S’y ajoutent 160 soldats destinés à la colonie. Le reste des passagers sont des civils : personnel administratif, scientifique… » Dont : Joseph Reynaud, commandant en second ; Jean-Baptiste Espiau, second lieutenant ; Chaudière, Lapeyrère et Maudet, enseignes de vaisseau ; Julien-Désiré Schmaltz, commandant et administrateur du Sénégal, accompagné de sa femme et de sa fille ; la famille Picard, des civils ; Alexandre Corréard, cartographe ; Henri Savigny, chirurgien.
Tous héros d’une fiction et d’un drame ! 
 

À bord, nombreux sont ceux qui se posent des questions sur les aptitudes à naviguer du capitaine, surtout quand il semble laisser le commandement à ce qui apparaît être son homme de confiance, un certain Antoine Richefort, futur commandant du port de Saint-Louis.

Il n’avait pas grand-chose à faire le capitaine Chaumareys, éviter le banc d’Arguin. Il fonce droit dessus ! 

Franzobel : « Le deuxième officier, lui aussi, était persuadé qu’on se trouvait au bord du banc d’Arguin et voulait absolument virer à l’Ouest. »

Corréard et Savigny : « M. Lapeyrère, officier de quart avant M. Maudet, se trouvait, par son estime, très près du banc ; il ne fut pas plus écouté, quoiqu’il ait fait son possible pour s’assurer au moins de notre position en sondant. Nous avons fait connaître les noms de MM. Lapeyrère et Maudet, parce que s’ils eussent été crus, la Méduse existerait encore. »



Le Radeau de la Méduse - Géricault -1818-1819
 

La frégate s’échoue le 2 juillet 1816 vers 15 h 15 de l’après-midi. Plusieurs manœuvres seront tentées pour désensabler le navire, sans succès. D’après Corréard et Savigny, l’anarchie règne à bord, « comme il arrive dans toutes les circonstances critiques, on ne sut prendre aucune résolution. » Les six canots de la frégate ne pourront contenir 400 personnes, petit à petit l’idée de construire un radeau, pour les vivres et le reste de l’équipage, émerge.
 

Initialement l’idée était la suivante : amarrer le radeau aux six canots qui pourront ainsi le remorquer. Hélas, que les amarres aient soi-disant cassées ou qu’on les ait sciemment lâchées, cent cinquante personnes se retrouvent abandonnées sur un radeau en pleine mer et ayant de l’eau jusqu’aux cuisses.
 

Corréard et Savigny : « Nous jurâmes tous de nous venger si nous avions le bonheur de gagner la côte, et il n’est pas douteux que, si le lendemain nous avions pu joindre ceux qui s’étaient enfuis dans les embarcations, un combat terrible ne se fût engagé entre eux et nous. » 

Franzobel : « – Si nous levons la voile en laissant le radeau sur place, nous condamnons à mort tous ceux qui s’y trouvent. J’en appelle à votre compassion. Mais Espiau pouvait bien en appeler à ce qu’il voulait, passagers et soldats s’y opposaient. La peur l’emportait sur l’altruisme. » Aucune carte, aucun instrument de navigation pour se repérer, pas de nourriture, peu d’eau, peu de vin. Le voyage s’annonce difficile.
 

Pourtant l’espoir subsiste, ils sont quasi certains qu’on va venir les rechercher après avoir débarqué les premiers naufragés sur la côte, « la nuit arriva sans que nos espérances fussent remplies. » La nuit, le radeau et ses hommes doivent faire face à une grosse tempête. Au matin du deuxième jour, il manque déjà vingt hommes. La nuit suivante est encore pire que la précédente, à la tempête s’ajoute la folie des hommes, « croyant fermement qu’ils allaient être engloutis, ils résolurent d’adoucir leurs derniers moments en buvant jusqu’à perdre raison. » C’est la guerre sur le radeau, des clans se forment.

La folie qui gagne le naufragé en pleine nuit à un nom, la Calendure. Cette maladie reconnue prive sa victime de l’usage de la raison. Au matin du troisième jour il manque un peu plus de soixante personnes, « nous estimâmes qu’un quart au moins s’était noyé de désespoir. »
 

La nuit, la folie.
Le jour, la faim.
Le radeau est jonché de cadavres.


Franzobel : « – Un homme peut faire beaucoup de choses quand sa vie est en jeu.
Que voulez-vous dire ? De quoi parlez-vous ?
Je pense que si on ouvre les yeux… et que l’on n’a pas d’a priori… C’est-à-dire… (Griffon marqua une pause.) Peut-être ce qui traîne ici autour de nous ? Vous ne les voyez pas, les côtelettes, les rognons ? Les épaules bien juteuses ? Les joues, les gigots ? »
 

[Extrait] La méduse ; les dessous d'un naufrage ;
les survivants témoignent de Dominique Le Brun


Corréard et Savigny : « Les infortunés que la mort avait épargnés dans la nuit désastreuse que nous venons de décrire se précipitèrent sur les cadavres dont le radeau était couvert, les coupèrent par tranches, et quelques-uns même les dévorèrent à l’instant. »

Jamais vous vous dîtes ? Faut-il vous rappeler le crash du vol 571 dans la cordillère des Andes en 1972 ? Ne jamais dire… Mais le pire est à venir. Il reste très peu de vin, il faut rationner. Sur le radeau, il n’y a plus que vingt-cinq personnes dont dix en mauvais état dont les jours semblent comptés. Faut-il leur donner tout de même leur ration ? Une demie ? Non, ça reviendrait à les faire souffrir inutilement… 

 
Corréard et Savigny : « Après un conseil présidé par le plus affreux désespoir, il fut décidé qu’on les jetterait à la mer. Ce moyen, quelque répugnant, quelque horrible qu’il nous parût à nous-mêmes, procurait aux survivants six jours de vin à deux quarts par jour. »

Franzobel : « Savigny vivait un cauchemar. L’air, découpé en lanières d’ombre et de lumière, lui paraissait de plomb. Médecin, il était aguerri face à la souffrance physique, mais ce qui se préparait ici allait à l’encontre de ses principes ; il sentait le sol se dérober sous ses pieds. Était-ce la perversion de sa démocratie ? Tuer les faibles pour que les forts survivent ? »
 

Quinze ! C’est le nombre de naufragés que l’Argus sauva le 17 juillet, encore que, cinq allaient mourir rapidement. 

Théodore Géricault à vingt-six ans quand il découvre le témoignage de Corréard et Savigny. Il cherche alors un sujet de peinture. Il le tient ! Pour que sa toile soit la plus réaliste possible, il va rencontrer des rescapés, se faire construire une réplique du radeau, va à l’hôpital pour croquer mourants et morts. Corréard et Savigny sont représentés sur le radeau, « Corréard dans la partie centrale […] pointant de la main gauche le navire salvateur ; Savigny plus bas, le visage livide. »

Aujourd’hui au Louvre, Le Radeau de la Méduse, est l’une des toiles les plus admirées. Dites, elle est belle la nature humaine en peinture ?
 

Réalité, fiction… on s’y perd. Le roman de Franzobel est tellement criant de vérité, tellement empreint de cynisme, que je me suis sentie coupable de le lire tranquillement installée dans mon canapé avec ma tasse de thé. Et le témoignage des survivants… Mon Dieu mais ça s’est donc vraiment passé ?

De ce titre, son traducteur Olivier Mannoni, qui avouait en juin dernier qu'il était le titre le plus époustouflant qu'il aie jamais traduit, disait : « un livre fou pour une histoire folle ; un roman historique, sociologique, anthropologique, jouant de la chronologie ; comment cette petite société arrive-t-elle en situation limite à un tel degré d’horreur au nom de la raison? » 

« En chaque homme niche une bête, un deuxième moi, sans égards, brutal et libéré de toute règle. » Et qu’importe dans lequel des deux livres j’ai été chercher cette citation.  

 

 

 

Franzobel, trad. (allemand) Olivier Mannoni – À ce point de folie D'après l'histoire du naufrage de La Méduse – Flammarion – 9782081429406 – 22,90 €

Dominique Le Brun – La Méduse, Histoire d’un naufrage – Omnibus – 9782258151826 – 22 €




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