Le ravin : la guerre civile à travers les mots d'une enfant

Mimiche - 14.10.2014

Livre - Canaries - guerre civile - enfance


« Aujourd'hui la guerre a commencé ».

 

Dans les rues de La Laguna, petite ville des îles Canaries, les cris et les bruits des armes à feu ont commencé à se faire entendre en même temps que les maisons sont investies ici et là par les phalangistes qui recherchent ceux pour lesquels un ordre d'arrestation a été donné.

 

Dans la maison où elle vit avec son Grand Père, la petite, comme il l'appelle, s'inquiète pour son Papa que les hommes en armes recherchent. Terrorisée comme sa Maman ou sa Tante, elle garde sa poupée serrée contre elle tandis qu'ils mettent à sac l'atelier où le Grand Père fabrique des harnais pour les ânes ou les chevaux. Chico, son petit frère est trop petit pour faire autre chose que pleurer.

 

La « politique » , la « prison », la « république », le « peloton », tant de mots que la petite entend mais ne comprend pas vraiment. Grand Père dit « imagine deux trottoirs avec des gens sur chaque trottoir. Comme ils sont séparés, tu comprends, ce sont des adversaires. Papa était sur notre trottoir et il a perdu ».

 

Est-il encore temps d'éviter la prison alors que des ordres formels ont été donnés ? Alors que l'Espagne (mais qu'est-ce que l'Espagne quand, pour la petite son Papa est « au bout de la rue » ?) entre en effervescence ? Alors que Papa a été expulsé du journal où il travaillait et donc que l'argent ne va plus rentrer ?

 

Est-il encore temps de croire que Papa ne sera pas finalement trouvé au fond du « barranco » où sont entassés ceux qui ont cessé de vivre parce qu'ils ont constitué le « dernier peloton » ?

 

 

Par les yeux d'une toute petite fille qui ne comprend que l'absence de son Papa qui ne vient plus la tenir dans le creux de ses bras, qui n'a pas été là pour se réjouir de la belle robe que Tante a cousue pour elle à l'occasion de la fête du Christ, Nivaria TEJERA nous plonge dans les premières heures du grand chambardement qui a jeté l'Espagne dans la Guerre.

 

La Guerre intérieure, interne, civile. La Guerre qui jette face à face les frères dans des affrontements impitoyables qui vont détruire les uns et anéantir le futur des autres.

 

C'est le double sujet de la perte et de l'impuissance qui est le fil conducteur de ce livre magnifique.

 

La perte ineffaçable, pour cette petite fille, de son père. Inexpliquée et inexplicable aussi. Pourquoi ne revient-il pas ? C'est quoi la prison ? C'est terrible l'absence ! C'est affreux le fait d'oublier. Oublier la voix, le visage, les gestes quotidiens empreints de tendresse. Toucher le vide et l'absence.

 

L'impuissance, pour cette petite fille à faire revenir son père, à empêcher ceux qui veulent lui faire ou lui font du mal de continuer leur œuvre. L'inéluctable disparition d'un destin qui n'est plus, d'une vie pleine de promesses qui ne se réaliseront plus, de cette tendresse qui enchantait son enfance. Ce vide qui rentre partout, qui brise tout et dans lequel il n'y a plus grand-chose à quoi se raccrocher.

 

 

 

Ces yeux de petite fille sont ceux qui ont la meilleure vision du monde dans lequel les grands se comportent (se sont comportés et se comporteront encore longtemps) comme des imbéciles, détruisent avec une certaine délectation le bonheur qu'ils ont mis tant d'efforts à essayer de créer autour d'eux.

 

 

 

Et quoi de plus naïf, quoi de plus perspicace que ces yeux d'enfant pour voir l'obscurantisme des grands, la maladresse congénitale de l'Homme qui passe sa vie à se détruire sous couvert de grandes idées.

 

 

 

Il est totalement effarant de constater que les millénaires d'Histoire ne nous ont rien appris et que nous sommes toujours aujourd'hui bien pire que les animaux dont nous voudrions être si supérieurs.