Le règne du vivant : "As-tu peur de mourir pour une baleine ? "

Cécile Pellerin - 10.09.2014

Livre - Environnement - Ecologie - Baleine


Un roman français comme on en lit rarement, détaché de l'autofiction, décentré des préoccupations, complaintes et interrogations personnelles qui agitent l'être humain moderne des grandes villes, si centré sur lui-même, aujourd'hui encore.

 

Non, ce roman est d'un autre ton, combatif et révolté ;  une alerte, une urgence aussi inattendues que frappantes, que certains n'imaginaient pas prioritaires mais qui, par une force de persuasion, un lyrisme troublant, parfois bouleversant, interpellent le lecteur.  La description d'une réalité brutale, sans concessions, juste et dérangeante, interroge, éveille notre conscience et la lutte des militants écologistes, absolue et dénuée de toute finalité individuelle, leur  noble engagement, imposent notre respect et convainc sans détours.

 

Une invitation peut-être aussi, une fois le livre refermé, à chercher au fond de nous-mêmes ce qui donne sens à notre vie, à lever les yeux et porter notre regard avec attention et moins d'égoïsme sur le monde que nous voulons laisser aux générations futures. Devenir responsable. « La Terre appartient à nos successeurs ; ce que nous leur laisseront doit nous préoccuper. »

 

Sous forme de témoignage, le narrateur, Gérald Asmussen, caméraman à bord de l'Arrowhead, retrace plusieurs expéditions entreprises avec Magnus Wallace, militant écologiste activiste et déterminé, indocile et insoumis, adepte des opérations spectaculaires, parfois violentes mais nécessaires ( comme l'éperonnage de navires).  « C'était un autocrate, résolument inaccessible aux compromis et aux corruptions […] La préoccupation de soi lui manquait, une forme de santé égoïstement entretenue lui faisait défaut […] Il avait consumé sa capacité à aimer les hommes en société, non pas la compagnie des hommes mais leur organisation pour vivre aux dépens des autres espèces. »

 

 Informer et alerter l'opinion, les gouvernements sur la tragédie qui se déroule en mer actuellement et menace l'écosystème entier justifie, selon Wallace, ces actes qui prônent la désobéissance civile et que certains comparent à des actes terroristes.

 

Il n'est plus temps de discuter. La chasse à la baleine, aux requins et autres espèces menacées, tellement modernisée (« un progrès barbare ») qu'elle ne laisse aucune chance à l'animal, doit cesser. A tout prix. Ainsi l'Arrowhead, financé par plus de 100 000 adhérents,  navigue sur les mers, au nom des requins ou des baleines, composé d'un équipage cosmopolite de bénévoles convaincus, adepte du véganisme, prêt à mettre hors d'état de nuire les bateaux de pêche à la palangre et autres navires braconniers.

 

Entre récit des expéditions et plaidoyer pour la sauvegarde des grands mammifères marins, le narrateur, à la fois grave et mélancolique, n'élude rien. De la violence des actions écologistes,  du militantisme extrême, de la barbarie de cette pêche pour satisfaire un business asiatique juteux (les ailerons de requins, notamment), mais souvent exercée par des marins si pauvres qu'il en va de leur survie, de la police des mers, corrompue ou démunie, de la méconnaissance du milieu marin et de l'indifférence de la population mondiale à l'égard de ce désastre environnemental, si éloignée des préoccupations individuelles, des limites de la pêche pour motif scientifique, du sentiment révolutionnaire disparu ou de l'engagement jusqu'à risquer la mort… Autant d'évocations développées avec une certaine fluidité,  tantôt empreintes d'une tonalité neutre et objective, presque documentaire, tantôt plus incantatoire et tragique, presque désespérée.

 

A la manière d'une caméra (le narrateur a filmé tout ce qu'il raconte), le lecteur devient le spectateur effaré d'images  « choc » des massacres perpétrés, s'imprègne progressivement du discours  argumenté et persuasif du leader charismatique Magnus Wallace et  adhère sans réserve à la cause des baleines,  à la lutte contre la pollution et à  la préservation de notre environnement même si auparavant il s'est peu soucié de la question de l'animalité.

 

 Une sorte de manifeste politique dont la force littéraire et esthétique a le pouvoir incontestable de sensibiliser et responsabiliser l'être humain.

 

Utile et beau.