Le Rire du grand blessé : la lecture, instrument de soumission

Xavier S. Thomann - 18.12.2013

Livre - Cécile Coulon - Viviane Hamy - Science-Fiction


Le monde décrit par Cécile Coulon dans le Rire du grand blessé (Viviane Hamy) n'est pas tout à fait celui d'un monde sans livres. C'est un peu plus subtil que cela. Dans une société qui ressemble à certains égards à la nôtre, toute la production littéraire est sous le joug de l'État. Toute la population est accro aux Livres Chagrins et aux Livres Frissons, tous  produits par Les Maisons des Mots. Mais ce sont les lectures publiques qui déchaînent les passions. Les livres sont lus par un « liseur » lors de manifestations géantes dans un stade : il s'agit des « Manifestations À Haut Risque ». 

 

La sécurité des évènements est assurée par les « Agents ». Pour que l'encadrement des foules en délire soit optimal, l'État les recrute parmi les analphabètes des campagnes. 1075 — son nom originel est inconnu (« Nous étions des chiffres »), fait partie de cette redoutable petite armée. Il n'a jamais rien lu de sa vie, il ne connaît même pas l'alphabet, et s'en porte plutôt bien. Il est surtout très heureux d'avoir pu échapper à la misère. Car l'État totalitaire soigne ceux qui assurent son ordre nouveau. 

 

Une blessure infligée lors d'une manifestation va conduire 1075 à reconsidérer sa position. Coincé sur son lit d'hôpital, il va apprendre à lire...

 

L'écriture blanche et fluide de Cécile Coulon est parfaitement adaptée au sujet. Un régime totalitaire utilise les livres pour contrôler les habitants, littéralement « affamés » de nouveaux livres. Retirer les livres à leurs lecteurs, c'est comme essayer de « retirer l'aiguille de la veine d'un héroïnomane. » L'auteur expose les rouages à l'oeuvre derrière le système en nous plaçant au centre de celui-ci. 

 

Quelques maladresses, des passages attendus ou convenus parsèment néanmoins l'ouvrage. Il n'empêche, le Rire du grand blessé est un roman qui donne à réfléchir, notamment sur la place de la culture et de la littérature dans nos sociétés, ainsi que sur le rapport ambigu que nous entretenons avec le divertissement et la société du spectacle. 

 

Comme souvent, la science-fiction est là pour nous offrir un peu lucidité sur le monde qui nous entoure. Forcément, on pense aux grands classiques que sont désormais 1984 d'Orwell et Fahrenheit 451 de Bradbury.