Le sang des pierres, Johan Theorin

Clément Solym - 20.06.2011

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A l’instar de L’heure trouble ou de L’écho des morts, le dernier roman de Theorin se passe à nouveau sur l’île d’Öland avec cette impression renouvelée, pour le lecteur, d’être à un bout du monde, comme isolé. Cette fois-ci l’intrigue se déroule au printemps, l’île reprend vie peu à peu avec le soleil qui revient et la nuit de Walpurgis (grande tradition suédoise) qui s’annonce.

Dans les romans de Theorin, si profondément suédois, la nature joue un grand rôle et l’île devient le personnage central. Le ciel, les fleurs, les oiseaux, les pierres, la lande, la neige, la mer, tout vit, tout vibre, se ressent et se respire. Elle est présente, omniprésente et régule toutes les intrigues humaines. Elle n’est pas seulement le cadre de l’histoire ; elle est l’histoire et cette particularité rend l’œuvre de Theorin assez inédite, lui donne une touche personnelle séduisante et originale, presque anthropomorphique.
 
Loin du thriller violent et sanglant de certains polars suédois (Millénium, Stockholm noir), Le sang des pierres révèle un drame sans outre-mesure. Pas de violence insoutenable ni d’hémoglobine à outrance, ni de suspense insupportable. La tension est là pourtant, plus sourde ; sans effets voyeurs, délicate et discrète, raffinée même. Le lecteur n’est jamais malmené ni effrayé et pourtant, il vibre, se passionne pour l’histoire intime de couples, de familles et l’enquête qui l’accompagne, savoure également le style poétique de l’écriture.

Même si ce roman met en scène un lieu déjà éprouvé, un personnage récurrent, il peut se lire indépendamment des précédents romans. Chez Theorin, il n’y a pas d’inspecteur ou de commissaire notoire, juste des êtres ordinaires ; ici Peter Mörner, père de jumeaux, divorcé, confronté à un crime qui le concerne de près (lié à son père) et l’amène à enquêter. Il n’y a pas de héros ou alors Gerloff, le vieil insulaire présent dans les trois romans, qui connaît les secrets de l’île.

Chaque personnage apporte des éléments, qui mis bout à bout, résoudront l’intrigue. Aussi, pour mettre en place son histoire, Theorin prend le temps de nous parler de ses personnages justement, multiplie les détails et l’intrigue propre ne démarrera qu’après la page 90 : un peu long peut être pour le lecteur avide de rythme et de tension mais finalement délicieux pour celui qui souhaite s’imprégner complètement et pour longtemps d’une ambiance mystérieuse, envoûtante et comprendre les liens inexorables qui unissent les personnages entre eux.

La particularité de Theorin est aussi de flirter avec le surnaturel. Les contes et légendes anciennes s’immiscent naturellement dans un décor sauvage, déjà étrange et s’interpénètrent ensuite aisément au sein des secrets de famille, des non-dits. Comme une harmonie. Il surgit alors un trouble qui ajoute au mystère de l’histoire. Ici, les Elfes et Trolls inquiètent le lecteur en quête de preuves tangibles. Sans jamais pourtant disculper une réalité concrète bien authentique, ils révèlent angoisse et peur, mélancolie, de manière un peu appuyée parfois mais sans jamais ôter de l’intérêt et une grande sensibilité à l’histoire.

Un roman plein d’images et d’humanité, de secrets douloureux, de sensations, d’odeurs, de bruit et de lumière, de grâce même, alors que l’intrigue navigue pourtant dans l’univers glauque de la presse pornographique.
Tout un art qui montre que le roman policier rime parfois avec littérature et poésie. Une réussite.

(Traducteur : Rémi Cassaigne)

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