"Le sel sur la plaie" de Jean Prevost (1901-1944), écrivain et héros.

Les ensablés - 20.05.2012

Livre


Jean Prevost était beau, fort, intelligent. Il aimait les femmes et les trompait, mais elles n’avaient pas la force de lui en vouloir. Ses capacités intellectuelles étaient remarquables. Pendant sa courte vie, il écrivit des centaines d’articles de tous les genres, littéraires, économiques, politiques, sportifs, ainsi qu’une trentaine d’ouvrages. Un surhomme en quelque sorte, doué, et qui ne s’est jamais trompé. Pendant la guerre, il s’éloigna de son ami Fernandez pour entrer dans la résistance. Il mourut à quarante-trois ans dans le Vercors, en août 1944. Mort les armes à la main, maquisard parmi d’autres maquisards. Dans son sac, on trouva une machine à écrire et l’essai qu’il était en train d’écrire, la nuit, dans la grotte aux fées. C’était un texte sur Baudelaire. Que n’aurait pas fait un tel homme s’il avait survécu ? On consultera avec profit le site des amis de Jean Prevost ici. C'est d'ailleurs grâce à lui que j'ai découvert cet auteur hors du commun. Sa mort précoce en a fait un ensablé. C’est une des caractéristiques des ensablés d’être morts jeunes. Je l’ai déjà dit : une des manières de survivre en littérature est de ne pas mourir trop jeune. Les qualités de Prevost découlaient de son courage. Courage dans son travail : toujours écrire, s’instruire, s’intéresser. Ne jamais se dire que l’on abandonne, que l’on n’est pas capable. Courage de ses opinions : être prêt à rompre s’il le faut, quitter ses amis en cas désaccord. Courage physique : ne pas craindre les coups. Celui qui ne craint rien peut tout faire. Il était libre. La mort, il ne la souhaitait pas, mais elle n’entrait pas en ligne de compte dans sa conduite. Comme le dit Jérôme Garçin dans son livre sur Jean Prévost, la vie exemplaire de Prévost a fait oublier son œuvre, une œuvre considérable dont ce texte « Le sel sur la plaie » publié en 1934, que je viens de lire. Cet oubli dont Garçin s’offusque avec raison est d’autant plus scandaleux que des auteurs à l’existence moins lumineuse, moins noble, ont, eux, continué à alimenter la critique française, ce qui n’est pas un mal, mais une injustice. Qu’il faille lire Céline, Drieu, et même Rebatet, personne ne le conteste, mais l’attention devrait également se porter sur ceux qui firent honneur non seulement à la littérature, mais aussi à la France. La vie de Prevost écrase les médiocres : il est difficile d’être admiratif sans réserve, sans ressentir une espèce d’envie qui, à défaut de la vie de l’auteur, fait déprécier l’œuvre. On pourrait citer Malraux comme contre exemple, mais, là encore, Malraux vécut longtemps, bien plus longtemps que Prevost, et, je dois l’avouer, pour avoir fréquenté longtemps Malraux, je ne puis me défendre d’une certaine méfiance vis-à-vis de ce grand homme très au fait de l’actualité et de ce qu’il fallait faire pour ne pas s’en faire oublier. Son œuvre n’est pas en cause. Laurent Jouannaud sur ce blog a récemment rappelé ce qu’elle est. Non, c’est autre chose, une intuition, une espèce d’exaspération. Rien de tel pour Prevost. Après avoir lu la biographie de Garçin, je me suis donc précipité sur « Le sel sur la plaie », histoire d’un jeune homme ambitieux. Crouzon est son nom : brillant étudiant normalien, mais socialement « inférieur » à ses camarades issus des meilleures familles parisiennes. Il en souffre, mais se tait. Il est l’amoureux sans espoir d’une jeune femme qu’il appelle l’épervière. Un jour, un de ses amis l’accuse de l’avoir volé, à tort. Crouzon lui casse figure, va voir ses autres amis pour leur déclarer son innocence. Mais à l’exception d’un seul, un rêveur du nom de Boutin, on ne le croit pas, ou pas vraiment : il est après tout d’une classe sociale douteuse, pauvre. Dès lors, Crouzon est condamné, il lui faut quitter Paris, et prouver à tout prix par sa réussite sociale qu’il n’est pas coupable. Sa réussite sera sa vengeance et, par elle, il se fera aimer par l’épervière. On lui propose de devenir le rédacteur en chef d’un journal de Châteauroux. Il accepte. Curieuse démarche, contraire à celle de tous les ambitieux des temps passés qui, de la Province, ont gagné Paris pour se faire un nom. Mais, comme le lui dit Boutin au moment de quitter Paris, « Le suffrage universel et les chemins de fer ont retourné Balzac. Aujourd’hui, on part de Paris pour aller en Province. » Le voilà donc dans cette petite ville, à la tête de ce journal tenu par un républicain qui se présente aux élections locales. La description de la vie à Châteauroux est savoureuse : médiocrité sympathique (ou cruelle), sincère admiration pour ce qui se fait à Paris, et bas-bleus. On est encore au XIXème siècle à cette époque où il fallait de nombreuses heures pour atteindre Châteauroux. La description de certains personnages m’a fait songer à ce film admirable, un des films les plus littéraires qui soit : « La peau douce » de François Truffaut, lorsque le héros joué par Desailly se retrouve à Reims pour faire une conférence. Crouzon est amené par Loubin, un médecin à la retraite, dans le salon tenu par la femme de son successeur. Les cercles étaient formés ; on ne faisait grande attention ni au vieux médecin, ni à son invité : quelques dames avaient apporté leur ouvrage, mais de bon ton, c’est-à-dire inutile. Crouzon, chargé de la chronique du marché pour le Département, put dire quelques mots sur le prix des légumes et de la volaille. Les assiettes de petits fours étaient si maigres, qu’il résolut de s’en priver, ce jour-là et toujours ; de même qu’il avalerait son thé sans lait, sans citron, sans sucre : sans même s’en rendre compte, ces dames ne trouveraient jamais importun l’invité qui ne coûtait rien. Le thé avait élargi la conversation : il racontait maintenant des nouvelles. On l’écoutait : bien mieux, on l’interrogeait. Les trois quarts des conversations, en province et même à Paris, consistent à raconter le journal, en se disant mieux informé que lui. Le succès de Crouzon était inévitable. Il sut pourtant se taire, dès qu’une vieille dame l’interrompit (…). J’ai cité ce long extrait qui évoque bien entendu Stendhal, les salons de Lucien Leuwen, et Julien Sorel. Prevost était fasciné par Stendhal à qui il consacra sa thèse. De même il n’est pas fortuit qu’un des personnages principaux du Sel sur la plaie soit une femme plus âgée que le héros, une femme fascinante, une exception dans le milieu de Chateauroux, qui aidera Crouzon à faire sa place : bien entendu, Madame Rougeau n’est pas Madame de Rénal, elle lui est supérieure, et ne sombrera pas dans la tragédie ridicule d’un amour perdu d’avance. Il y a bien sûr une histoire d’amour, celle de Crouzon pour la nièce de Madame Rougeau. L’histoire d’une conquête qui ne réussira peut-être pas. La jeune femme ne l’aime pas. D’ailleurs, elle disparaît longtemps, ayant fauté avec un homme. Lorsqu’elle revient, à jamais déclassée, elle repousse Crouzon, mais celui-ci ne se décourage pas. Doué d’une volonté terrible, aussi bien dans son travail que dans ses amours, il est convaincu de parvenir à ses fins, car cette femme est LA femme qu’il lui faut. Une belle histoire, romanesque et, c’est vrai, très classique. Le style est simple, sert superbement le propos : Pâle dans sa robe de chambre blanche, elle s’adossait au mur tapissé de bleu marine ; une lumière voilée, posée sur une table basse, l’éclairait au travers d’un haut bouquet de cinq lys rouges. Crouzon, au milieu de l’espace vide, hésitait, chancelait, ne savait comment reculer, ni comment cacher ses mains pour que cette femme eût moins peur. Elle continuait ses plaintes et ses questions de femme, mots qu’il faut faire semblant d’écouter, mais auxquels il ne faut répondre que par des berceuses. En voyant cette photo de Lilian Harvey ci-contre, j'ai aussitôt pensé à la mettre en illustration de ce passage. C’est un livre que j’eusse aimé lire à vingt ans. Il est porteur d’espoir. La leçon y est claire, positive : rien n’est écrit en ce monde et la volonté peut tout, même en amour. Il faut vouloir pour être enfin quelque chose. Et c’est pourquoi les hommes d’affaires, ceux qui ont réussi comme Crouzon, sont avant tout, à mes yeux, des êtres romanesques qui s’ignorent, et dont on ne parle plus assez en littérature, autrement qu’en termes caricaturaux. C’est regrettable, car les choses sont plus compliquées que cela. Je suis en train d’écrire quelque chose là-dessus qui figurera dans mon prochain roman, et c’est peut-être pour cela que le livre de Prevost m’a particulièrement intéressé. Bonne lecture !