Le sens du calme, Yannick Haenel

Clément Solym - 11.04.2011

Livre - sens - calme - haenel


« Traits et Portraits » est sans conteste une collection qui nous plaît. Originaux, mille-feuilles, ces textes offrent des niveaux de lectures multiples, en puisant dans leur forme singulière. Le dernier roman de Yannick Haenel ne sera pas l’exception qui confirme la règle.

L’auteur de « Jan Karski » retranscrit des instants à l’apparence surréaliste, qui ont pourtant jalonné sa vision et compréhension de l’existence. Comme l’auteur certainement, nous ignorons, au début du livre, ce qu’il va nous raconter.

« Je ne vais pas raconter ma vie. Je suis à la recherche de ces instants qui précisément, ne se racontent pas, où le temps se met à glisser hors de lui-même, où l’on passe par le trou ».

Les trous ce sont ces treize moments de sa vie qu’il arrache à l’oubli, à travers lesquels il se retrouve, se recherche, se réinvente. Ce roman d’apprentissage se construit sous forme de successions de scènes, importantes pour Haenel, sans que l’on puisse dire s’il s’agit du réel ou de la fantaisie.

Ce qu’il y a de sûr, et de presque tangible, ce sont ces « instants de foudre », qui ouvrent tous « à la dimension intérieure du langage ». Le Verbe surgit en lui. En nous. Ces moments sont comme des expériences mystiques. Les questions très classiques dans les romans d’apprentissages, telles que « Qu’est-ce que la beauté ? Qu’est-ce que la barbarie ? », offrent des réponses qui tendent à faire de l’écriture une expérience du sacré, une illumination à la Rimbaud.

Car la seule vérité se situe dans l’écriture, les révélations et les jouissances nous ramènent toujours à la littérature.

« Le pays de naissance n’a pas d’importance, dans le monde du sacré, les nations n’existent pas. Il n’y a qu’un seul pays, celui qui déjoue les appartenances : ce territoire enchanté, noble et terrible, qui prend la forme d’un éclair, d’un vertige, d’un paragraphe, et vous ouvre à la dimension intérieure du langage. C’est l’autre pays. Son existence ne dépend pas du hasard ».

L’autre pays se définit comme une expérience esthétique. Un livre que l’on aime se refond à chaque fois en nous, comme si la littérature était une seconde naissance. Chaque expérience guide notre plume, précise les mots, pour nous faire accéder à la plus précieuse des vérités.

Alors ces instants de grâce, ses moments fugaces, à la fois triviaux et essentiels n’ont qu’une seule visée, celle de donner à l’acte le mot, au corps la parole, celle de nous rendre écrivain.


On palpe la tension permanente entre cette recherche du calme, du silence pour donner de l’espace à l’instant furtif, à cette révélation, et ses expériences intérieures, où le travail permanent de la mémoire, et des hallucinations peuvent donner le vertige.

Dans ce joyeux bazar de souvenirs, qui restent la matrice de l’auteur, on y croise, entre autres, Bowie, Jésus, Barbe bleue et Kafka. Alors, on s’y perd parfois, et on pourrait reprocher un ton presque trop solennel, et des séquences trop opaques, personnelles. Mais de ces tourbillons, secousses, émois, on en ressort totalement ivre.

Et « Qu’y a-t-il dans l’ivresse ? questionne Haenel. La tête, le corps, le désir coïncident. Les gestes prennent. Vous voyez, vous sentez - plus et mieux ». Merci Monsieur Haenel, vous offrez donc là un beau remède à l’existence.

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