Le silence de Jean-Claude Pirotte, dans une rare éloquence

Nicolas Gary - 07.03.2016

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Livre posthume de Jean-Claude Pirotte, disparu en 2014, Le silence est d’une rare éloquence pour exprimer l’univers de cet artiste, peintre et romancier, dont les œuvres se nourrissent d’une vision poétique omniprésente. Et pour qui la réalité du monde n’est vivable qu’à travers ce filtre voué non pas à l’embellir, mais à la transcender dans un imaginaire lui conférant sa véritable substance et, finalement, sa seule légitimité. C’est du reste l’obscure révélation de la nature véritable de la poésie qui l’aura saisi comme une ivresse et comme une mystique dont celle du vin ne serait pas le vecteur, mais le reflet à la fois subsidiaire et opérant.

 

 

 

La poésie… « Je l’ai rencontrée sans trop le savoir, peut-être comme l’ermite soudain se trouve devant son dieu ». Quant au vin, il est aussi garant de la fraternité dont ce petit livre rayonne. Fraternité avec le monde et avec les compagnes et compagnons qui en fixent le décor et lui donnent son âme. « Car boire seul n’est pas notre affaire » ou encore « Notre indifférence au réel n’a d’égale que notre attention passionnée aux images entrevues dans une lumière soudaine, qui est peut-être celle que diffusent les éclats troubles du vin bourru ».


Ici, selon sa belle habitude, le conteur folâtre dans le silence assourdissant de sa mémoire qui draine des visages, des époques et des pays. De la Hollande de l’enfance à l’Ardenne de Dhotel ou de Rimbaud, à la Bourgogne des vacances, des vendanges ou d’une errance de fugitif au Jura des randonnées à vélo, à la quête du Revermont et du Mont Afrique et aux libations fraternelles (à forte odeur de vendanges mêlées de Hollande ?) dans le bistro tenu par Renée alias Mercedes, la femme dont les jeunes hommes de la bande sont amoureux et qui suscite parmi eux de menues jalousies d’adolescents.

 

Et puis, il y a aussi et surtout en filigrane la silhouette évasive de C. (une initiale presque emblématique dans la vie de l’auteur, entre réalité effectivement vécue et vie rêvée). Celle qui hante La pluie à Rethel, un des  premiers et de des plus beaux romans de Pirotte. Celle aussi (peut-être) qui ouvre ce livre-ci : une enfant de cette Hollande du passé qui se décrit et raconte sa jeune vie comme si dans le rêve personnel de l’auteur, prenaient voix en même temps la promesse d’un amour possible et la nostalgie d’un amour perdu.

 

N’a-t-elle pas finalement, cette blonde enfant énigmatique, le visage ou le mirage de la vie même et de la poésie qu’elle produit, faite à la fois de désirs brûlants, d’insatisfactions exaltantes et de souvenirs d’une amertume insupportable et délicieuse, enchantée par le vin ?

 

Et voilà qu’en fin du livre, le pêle-mêle de la mémoire, le rêve et la réalité semblent se rencontrer dans un constat soudain anecdotique comme un banal fait-divers : « La jeune fille blonde – l’enfant d’hier que je n’aurai pas connue – m’a quitté pour rejoindre d’autres vignobles près du cap de Bonne-Espérance, où demeure sa famille paraît-il ». Confidence fondamentale, presque triviale, qui éclaire aussi le propos désabusé d’un homme laissé maintenant à sa solitude :

 

Je n’ai pas trouvé la poésie dans le vin, mais le vin dans la poésie. Je lis et relis mon exemplaire d’un choix de pensées de Joubert. Je vendange la vigne de savagnin et le jaune mûrit en silence dans ses fûts obscurs. Mes amis sont morts en Algérie, ou se sont suicidés. Nous avons perdu l’espoir en une Lotharingie excessive et exemplaire. Il me reste le silence.

 

 

On ne peut quitter ce livre de Jean-Claude Pirotte sans évoquer la belle préface de Philippe Claudel pour qui ce texte ultime « permet de retrouver l’ami fragile, la maigre silhouette, la voix de basse chaude, éraillée mais si douce, son amour des mots, ceux des autres plus que les siens ». Et aussi « Avec en main, ce fraternel bréviaire, malicieux jusque dans ses méandres, le lecteur pourra se dire qu’il n’est pas tout à fait seul et se convaincre qu’en ses moments de grâce la vie, parfois, nous fait croiser des dieux grimés en vagabonds ».


Comment ne pas éprouver un coup de cœur pour ce livre qui vendange les fruits de la mémoire en accrochant au passage les lieux et les personnages apparus tout au long du chemin littéraire de ce grand frère à la fois si vulnérable, si solide et si attachant ? Celui qui a rejoint au ciel des romanciers-poètes son ami Dhotel et peut partager avec ses compagnons d’errance la bienheureuse ivresse issue des vendanges de la mémoire aux reflets de vin bourru…


Ghislain COTTON

 

Avec Le Carnet et les instants