Le soldat Chamane de Robin Hobb, Le Fils rejeté

Clément Solym - 15.01.2008

Livre - Robin - Hobb - Fils


Rappel des épisodes précédents. Jamère est entré à l’École militaire pour la plus grande fierté de son père : comme dans toute famille noble, le premier-né hérite, le deuxième est offert à l’église du dieu de bonté et le troisième… devient fils militaire. Un statut important dans une société dont le roi chapeaute la vie et se ménage une nouvelle noblesse, toute dévouée à sa cause. Chemin faisant, Jamère tombera gravement malade : la peste ocellionne n’épargne personne et se propage, implacable. (voir tomes 1 & 2)
Il fut atteint. Il guérit. Ça, c’est pour la jouer flaubertien… Guéri, certes, pourtant des traces persistent, sous la forme de cauchemars, dans lesquels une femme arbre vient le hanter, ou une sorte de double ocellion, qui a pénétré son âme. On ne ressort pas indemne d’une vérole, alors de la peste ocellionne, pensez donc…

Dans l’École, la vie se poursuit. Le docteur Amicas a veillé au bon rétablissement de Jamère et se préoccupe toujours de son protégé. Autant que de ses travaux destinés à comprendre l’origine de la peste, et les précautions à déployer pour empêcher sa propagation. Et puis Jamère reçoit une permission pour assister au mariage de son frère Posse, orchestré par son père, sire Burvelle, qui aura conclu quelque bonne alliance avec une autre famille, évidemment. L’apprenti militaire prend alors la route, celle que son père a ménagée pour son retour, planifiant les arrêts et les trajets. Quelle charmante attention, n’est-ce pas ?

 Or, voilà que Jamère constate çà et là, des boutons de vestons qui se piquent de saut en longueur, ici un coude qui frotte contre le tissu, ou un col plus difficile à fermer. Peu importe, s’il a pris de l’embonpoint, la route le lui fera perdre. Et sur son cheval Siraltier, il entreprend la route. D’arrêts imprévus en étapes minutieusement calculées, il parvient au bateau qui lui fera traverser le fleuve. Nul excès de chair, et pourtant son poids augmente : les railleries à bord ne manquent pas, et Jamère ignore encore qu’elles présagent des retrouvailles avec sa famille désastreuses.

La honte et le déshonneur planent sur son arrivée. Son père le hait dès le premier regard, voyant dans ce corps devenu gros et gras le symbole d’une gloutonnerie aux antipodes d’un bon militaire. Sa sœur Yaril le méprise, son frère est accablé de cette corpulence disgracieuse aux yeux des familles et des invités. Même Carsina, sa promise, refuse de lui adresser la parole. Déterminé, sire Burvelle décrète qu’avant le mariage, il perdra quelques livres et voilà Jamère condamné aux travaux les plus astreignants, pour modeler sa silhouette. Mais en trois jours, rien n’y a fait. Et le mariage passé, la discipline se raffermit : les corvées se multiplient, et un père tyrannique, plus que d’ordinaire se dévoile. Jamère maigrira !

  Mais ce poids est-il véritablement dû à un appétit démesuré ? Quand les jours passent et que la privation s’accroît, son corps, impassible, continue de grossir. Même le sergent Duril, son ancien formateur a peine à croire son élève. Car une explication existe, le Dr Amicas l’évoque dans une lettre : les conséquences de la peste ocellionne, dans des cas rares, mais constatés, ont provoqué une obésité démesurée. Il traîne même des rumeurs au sujet de mages ocellions, nommés Opulents… Jamère contaminé jadis par la peste subit-il une mutation irréversible ?

Après La Déchirure et Le cavalier rêveur, le tome 3 du Cycle Le Soldat Chamane sort enfin. Et « enfin », c’est tant pour exprimer un soulagement que pour dire combien Robin Hobb a su ménager son public et lui choyer un livre passionnant.

J’ignore si je dois ce plaisir à une certaine résonnance avec un passé de petit garçon assez enveloppé ou à la plus stricte qualité du texte, du moins de sa traduction. Car tout coule et ruisselle, avec une aisance et une facilité déconcertante. Le récit se déploie et nous révèle un personnage brisé par l’humiliation d’un corps qu’il ne maîtrise plus : une humanité terrible émane de sa solitude, une sympathie immédiate s’empare du lecteur. Mieux ! On ne saute aucune page, souhaitant dévorer tout ce qui s’y trame.

Abandon, isolement, peur ou même pitié, tout nous plonge dans la tragédie du Fils rejeté. On y adhère pleinement, partageant une souffrance injuste autant qu’un sort féroce. La magie de la lecture opère ici sans peine, et si l’on n’en ressort pas plus intelligent qu’en y entrant, du moins aura-t-on vécu une aventure émouvante dans un univers débarrassé de trolls gobelins et autres créatures insupportables.

Partagé entre les mystères qui planent autour du peuple ocellion et les drames qui s’abattent sur le royaume de Gerne, le lecteur trouve ici des raisons d’attendre avec plus d’impatience encore le prochain tome…