Le supplice de l'eau, Percival Everett

Clément Solym - 09.12.2009

Livre - supplice - eau - percival


Après une lecture passionnée, le Supplice de l’Eau me semble une admirable monstruosité. Everett prête sa plume à Ismaël Kidder, auteur à succès et père de famille vivant au Nouveau-Mexique. Aigri par l’engouement du public pour les romans à l’eau de rose qu’il écrit sous un nom d’emprunt, Ismaël a quitté sa femme Charlotte et taquine la bouteille. Lane, leur fille de onze ans vit avec Charlotte et son nouveau compagnon.

Durant les cinq minutes fatidiques où Charlotte ne la surveillait pas, Lane est enlevée devant sa maison, puis retrouvée morte à quelques centaines de mètres. À la découverte de sa petite fille violée et étranglée, Ismaël animé par un désir de vengeance décide d’enlever un homme qu’il tient pour suspect afin de le torturer dans sa cave.

De victime, Ismaël devient bourreau et la justification de cet acte confère au personnage de Percival Everett une résonnance iconoclaste. Car Ismaël légitime par l’absurde la folie de son geste, en invoquant la torture pratiquée par la CIA, au nom de la défense de la démocratie et des droits de l’homme. Qu’Ismaël soit démasqué à son tour, il n’en est d’ailleurs pas question. Ce n’est pas l’objet du récit, ce qui ajoute à sa froideur dérangeante. La loi du talion n’a pas pris une ride, ses implications éthiques étant cruellement d’actualité.

Percival Everett
Le récit éclaté que fait Ismaël de son odyssée reflète le déchirement d’un père égaré par la douleur. Le roman ne suit pas une progression linéaire, mais procède par ressassement masochiste de souvenirs. Intercalés entre un présent insensé et un passé douloureux, Percival Everett insère comme autant de pauses dans une séquence ADN mutante des morceaux de bravoure linguistiques et philosophiques.

Certains passages sont presque incompréhensibles, les délires hébétés d’un ivrogne qui crée sa propre langue. La réflexion de l’auteur va au- delà du positionnement victime- bourreau. Il aborde également les questions de la vérité, de la perception du réel et des fonctions du langage.

Avec pour résultat que l’on est souvent dérouté, ce qu’Ismaël anticipe avec une prescience effarante. Il interpelle le lecteur interdit en lui intimant de refermer le livre ou de poursuivre, mais de ne plus se plaindre. On poursuit donc sans mot dire, mais non sans maudire ce personnage ignoble et cette voix qui murmure : « A sa place, ta fille violée et assassinée, que ferais- tu ? »

 

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