Le travail de la viande : “Ça saigne une certaine culture”

Auteur invité - 07.01.2020

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ROMAN FRANÇAIS – Au sein d’un marché éditorial foisonnant, mais disparate, il est parfois bien difficile de se repérer en raison d’une production pour le moins dense, où les livres fleurissent comme des bouquets de roses, mais qui au bout du compte disparaissent aussi vite. Certaines lectures sont en effet marquantes, d’autres le sont moins.



 


Certains auteurs laissent des traces en imprégnant l’histoire littéraire, d’autres en revanche seront vite oubliés. Il y a les éditeurs aussi. Ceux qui font la mode, et la défont, et ceux qui ne s’en soucient guère, et qui font le choix pas toujours simple économiquement, de défendre une littérature apparemment moins accessible, mais dont on peut considérer que ses auteurs marqueront leur époque.

C’est le cas notamment de l’éditeur Paul Otchakovsky Laurens, décédé le 2 janvier 2018, et qui laisse derrière lui un catalogue particulièrement impressionnant dans lequel on retrouve quelques pointures de la littérature française d’aujourd’hui, Charles Juliet, Emmanuel Hocquard, Valère Novarina, Leslie Kaplan, mais aussi Nathalie Quintane, Christian Prigent, Patrice Robin, Francis Tabouret pour ne citer qu’eux.

Et bien évidemment l’écrivaine Liliane Giraudon entrée dans la maison aux abords des années 80 et qui vient de publier un ouvrage singulièrement édifiant, Le travail de la viande. Un titre qui n’a d’égal que ses aspirations !
 

Le travail de la viande, c’est le corps de la littérature


Décliné en sept chapitres ou plutôt sept textes dont le découpage ne s’inscrit pas forcément dans un processus linéaire de lecture, cet ouvrage délimite avant tout une proposition créative subordonnée à sa structuration linguistique : une sorte de canevas, que l’on arpente avec prudence au risque de ne pas en sortir complètement indemne. L’auteure se confie d’ailleurs sur le sens que revêt son écriture.

« J’ai rêvé que je faisais un livre qui s’appelait le travail de la viande. Enfin j’ai retrouvé comment j’avais rêvé çà. C’est à la boucherie en bas de chez moi. Peut-être la veille ou l’avant-veille. J’avais vu une pancarte qui était une publicité pour garçon boucher qui s’appelait le travail de la viande. » 

Le décor est ainsi planté ! Un pur hasard déclencheur en somme capable d’entraîner un processus de création littéraire suffisamment intense et convaincant. Liliane Giraudon, va encore plus loin dans la proposition. « Le poète travaille comme le garçon boucher sur des carcasses. Moi mes livres, c’est que des carcasses puisque c’est du montage. » Une interprétation qui en dit long sur la volonté de l’auteure d’inscrire son œuvre dans un engagement ciblé et discernable.

C’est certain le lecteur a intérêt à se méfier, car il pourrait au final ne rien y comprendre ou tout bonnement faire l’impasse sur l’essentiel. « Si le poème doit avoir une vie véritable, il ne faut pas avoir peur de se salir les mains, la langue, même si ça a l’air d’un objet propre ». On songe alors presque inévitablement à une mise en péril à travers les mots qui soyons-en certain ne relève pas ici du jeu, mais de la pleine implication d’un auteur face à son œuvre et l’idée qu’il s’en fait.
 

[Premières pages] Le travail de la viande


De ce point de vue cette littérature-là, éminemment engageante et engagée s’avère à son tour violente. Il faut pouvoir assumer ce que l’on écrit en adoptant le bon positionnement, sans se tromper de ton avec le risque toujours possible d’induire le lecteur en erreur. « Ça saigne une certaine culture qui de plus en plus m’incommode. » À ce niveau, le message est clair : Liliane Giraudon entend bien se démarquer des discours ambiants afin de ne pas se fourvoyer dans d’inutiles palabres.
 

Un travestissement de la langue qui n’a rien de suspect


Elle le rappelle elle-même, « On peut lire ce livre dans le désordre. Le parcourir comme un abattoir où sont débités des morceaux de textes » en se placant au cœur du dispositif de la langue. Etre en mesure d’inclure son propre choix de lecture, le centre des opérations en quelque sorte où l’imaginaire va pouvoir agir par affinités. « La fille aux mains coupées c’est la revisitation d’un conte que j’ai essayé de réécrire en partie. Effectivement l’héroïne a les mains coupées, c’est un conte que j’avais complètement oublié et dont je me suis souvenue par hasard ».

Un texte particulièrement troublant en effet et qui met quelque peu mal à l’aise ! L’amputation d’un corps qui plus est féminin a quelque chose qui relève du pouvoir de l’horreur vécu non seulement comme une outrageante punition, mais également comme un terme au désir. Aussi bien qu’Oreste pesticide, un personnage dramatiquement clownesque bien que fort attachant, ni homme, ni femme ou peut-être les deux à la fois, et que l’on appellerait aujourd’hui un transgenre, une expression quelque peu barbare et vraisemblablement très incomplète par ce qu’elle désigne ou attribue sur le plan spécifiquement identitaire.

« Un personnage Marseillais complètement étrange, marginal. En face, il y a des femmes flics. Et le drame c’est que ces femmes flics vont assassiner dans une bavure policière ce personnage. » En clair un homicide involontaire qui pose aussi la question de la violence féminine à travers l’autorité en inversant les schèmes de la domination masculine, sorte de transfert phallique qui n’a rien d’exhaltant mais qui imprime le caractère de l’oppression dans une société mutante.

Et puis soudain, une rencontre improbable, celle de Coco Chanel et le puissant Reverdy. Là on ne s’y attend guère. Avec en arrière plan, un passé nazi qui colle aux basques ! Fonction-Meyerhold, célèbre metteur en scène mort le 2 février 1940 dans les géôles soviétiques victime des purges staliniennes et qui paya de sa vie le fait d’avoir été au service du texte.

En lisant cet ouvrage de fond en comble, en le triturant là où ça fait plutôt mal, on a parfois le sentiment d’une épopée solitaire, d’où il ressort que le texte n’est jamais tout à fait complet et fini, et qui laisse finalement place à l’interrogation laissée en suspens et que l’on pourrait aisément définir comme l’essence du trouble ?


Liliane Giraudon – Le travail de la viande – POL – 9782818047965 – 16 €


Jean-luc Favre Reymond est un écrivain, poète et critique français né en 1963 en Savoie. Il a publié de nombreux ouvrages. Traduits tout ou partie en huit langues. Il figure dans le Larousse de la Poésie française. Édition établie par Jean Orizet en 2007. Il a publié Tractacus logico-poeticus. Suivi d'Epistémé en septembre dernier (editions 5 Sens - 9782889491155)


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