Le Tunnel, d’Ernesto Sábato : l'Autre est un jeu

Maxime DesGranges - 28.05.2019

Livre - Ernesto Sabato - Le tunnel - roman argentine


ROMAN ÉTRANGER – En 1948, l’Argentin Ernesto Sábato, ami des Surréalistes français, met de côté sa carrière scientifique pour se consacrer à la littérature et publie le premier volet de sa trilogie romanesque, Le Tunnel, bref roman psychologique sur la passion amoureuse autant que métaphysique et sur l’inexorable solitude de l’Homme moderne, qui sera suivi des plus imposants Héros et tombes puis L’Ange des ténèbres.
 

Qui d’entre vous, en rentrant seul dans la nuit avec un coup dans le nez après un énième apéro avec « des gens », ou bien après avoir fait lire, tout angoissé, votre manuscrit le plus intime à un proche qui s’est contenté de bailler ou de hausser les sourcils, ou bien après avoir fait l’éloge enthousiaste d’un film dont tout le monde a moqué la bêtise et le manque d’intérêt, qui d’entre vous, donc, n’a pas éprouvé un jour le sentiment un peu déprimant d’être un éternel incompris ?
 
Si vous faites partie de ces gens-là, vous pourrez vous rassurer (ou pas) en vous disant que vous partagez au moins ce sentiment avec Juan Pablo Castel, peintre de Buenos Aires dont le talent est unanimement reconnu, certes, mais pour de mauvaises raisons, par d’autres peintres et des critiques qui ne comprennent rien à son art, des incapables qu’il méprise ou qu’il déteste, comme il méprise et déteste d’ailleurs toute l’humanité.
 
Seule une femme parvient un jour à donner au peintre le faible espoir d’être enfin compris : une certaine Maria, qui lors d’une exposition de Castel remarque le détail décisif d’un tableau que personne jusque-là n’avait remarqué. Espoir déçu puisque non seulement Castel en vient à la conclusion qu’elle non plus ne le comprend pas, mais il finit par la tuer.
 
Qu’on se rassure : il ne s’agit pas là pour moi de divulgâcher (note : on remarquera que mon logiciel souligne d’un trait rouge « divulgâcher » alors qu’il laisse passer « spoiler » sans sourciller, tel un vulgaire douanier numérique refourguant dans notre langue d’orfèvres une énième marchandise contrefaite venue d’anglophonie, mais passons) un quelconque suspense final, puisque Castel lui-même révèle dès la première ligne du roman qu’il a assassiné Maria. L’histoire qu’il nous raconte n’est donc pas policière, mais celle des circonstances et des raisons qui ont conduit à ce meurtre.
 
Plus que l’intrigue relativement banale construite autour d’une passion amoureuse qui se délite sous les coups de la jalousie et la paranoïa, c’est la façon dont Castel raconte son histoire qui est intéressante, car il nous fait rentrer dans le « labyrinthe obscur » de sa tête, une véritable « fournaise » qui produit à la chaîne des scénarios, hypothèses, raisonnements, mises au point, alternatives et variations multiples pour chaque micro-événement qui traverse son existence angoissée.
 
Prenons le passage qui se situe entre le moment où Castel aperçoit Maria dans la rue pour la première fois après l’exposition, et le moment où il se décide à l’aborder : le peintre nous détaille la façon dont il avait minutieusement imaginé leur rencontre pendant des mois, en déclinant toutes les variantes possibles, en passant par des digressions amusantes sur son aversion pour la psychanalyse, les peintres, les critiques et les groupes en général, pendant une bonne douzaine de pages ; tout ça pour qu’advienne évidemment, dans la réalité, le seul scénario qu’il n’avait pas imaginé…
 
Il faut noter à ce propos que toutes les circonvolutions que suit l’esprit tortueux de Castel, loin d’être ennuyeuses et rébarbatives, sont drôles, comme souvent le sont d’ailleurs les romans très sombres (il suffit de lire un Céline ou un Beckett pour s’en convaincre : on passe son temps à rire aux éclats, presque autant qu’après avoir lu une mauvaise page de E.E. Schmitt, mais pour d’autres raisons) et c’est malheureusement un aspect du roman qui est trop peu souligné à mon goût.
 
Regardez par exemple l’ironie avec laquelle Sábato moque la bêtise de la haute société à travers une conversation entre une vieille bourgeoise française et son hôte argentin :
 

Figure-toi que je n’ai jamais pu finir un roman russe. C’est tellement laborieux… On voit apparaître des milliers de types et pour finir, il se trouve qu’ils ne sont pas plus de quatre ou cinq. Mais, évidemment, tu commences à te familiariser avec un monsieur qui s’appelle Alexandre, et puis voilà qu’il s’appelle Sacha et après Sachka, et après Sachenka, et tout d’un coup quelque chose de grandiose comme Alexandre Alexandrovitch Bounine, et plus tard c’est simplement Alexandre Alexandrovitch. Ça n’en finit pas : on dirait que chaque personnage est toute une famille. Tu ne vas pas me dire que ce n’est pas épuisant, autant pour toi !

 
Le roman n’est pas en premier lieu celui d’une passion amoureuse. Une scène tristement romantique de coucher de soleil entre amoureux au bord de la mer, qui vire à la sombre parodie, nous le rappelle. En effet, pendant que Maria se livre à une rare confession (qu’il n’écoute même pas), Castel se dit : « … tandis que j’entendais battre son cœur contre mon oreille et que sa main caressait mes cheveux, de sombres pensées se mouvaient dans les ténèbres de ma tête, comme dans une cave fangeuse : elles attendaient le moment de se dresser, pataugeant et grognant sourdement dans la boue. » Voilà qui donne le ton du roman.
 
Peu à peu, Castel acquiert la certitude déprimante que l’osmose dont il rêvait avec Maria n’est qu’un fantasme, qu’il n’arrive même plus à se contenter de « fragiles moments de communion, aussi mélancoliquement insaisissables que le souvenir de certains rêves ou que le bonheur procuré par certaines phrases musicales », et que rien, ni l’union physique, ni la sensibilité esthétique, ni le langage (ou plutôt les véritables interrogatoires auxquels le peintre veut soumettre Maria et auxquels elle s’acharne, par le silence et par la fuite, à se dérober) ne pourront ouvrir enfin le tunnel hermétique dans lequel l’artiste est enfermé, et rien ne pourra faire se rejoindre les « galeries parallèles » dans l’obscurité desquelles chacun se sent perdu.
 
Si la valeur d’un roman se juge entre autres par la richesse de sens et la profondeur de pensée qu’il met au jour, Le Tunnel est sans aucun doute un excellent roman, sans pour autant, à mon sens, se laisser aller à parler de « chef-d’œuvre » comme on lit un peu partout, terme artistico-marketing bien trop galvaudé par le grégarisme journalistique et servi aujourd’hui à n’importe quelle sauce promotionnelle. Car Le Tunnel, il faut le dire aussi, n’est pas exempt de ce qui nous semble être des petits défauts (bien que l’absence de défauts d’un roman ne soit pas nécessairement corrélée à sa qualification de chef-d’œuvre, mais on se comprend).
 
Parlons par exemple du protagoniste, Castel, dont la complexité fascine mais dont le caractère, agressif voire carrément violent, anxieux mais insensible aux autres, misanthrope et orgueilleux, est insupportable à un point tel qu’on a du mal à entrer vraiment en empathie avec lui, contrairement au tout aussi insupportable – mais pour d’autres raisons beaucoup plus touchantes – Korim de l’excellent Guerre et guerre dont nous avons parlé dans une chronique consacrée. On peut ajouter à ça les quelques récits de rêve qui ponctuent le roman et qui sont autant de petites longueurs inutiles, et quelques images qu’on pourra juger disgracieuses comme celle décrivant Maria en train de pleurer : « Son regard était comme du verre pilé. » (Faites l’effort de visualiser l’image : chez moi, rien ne se passe).
 
Cela étant dit, Le Tunnel est un roman dont l’énergie et la violence psychologique garde notre attention en constant éveil, et sa brièveté en fait une excellente porte d’entrée vers les deux volets suivants de l’œuvre romanesque de Sábato (qui a également rédigé de nombreux essais), une œuvre  qui mérite d’être remise à sa juste place : celle des grands, et de ceux qu’on n’oublie pas.
 
 

NOTE : Pour finir, il faut rappeler une évidence qu’on oublie trop souvent, je trouve, dès lors qu’on parle de livres : avant d’être une expérience du langage et de la conscience, un livre est aussi un objet manufacturé, et la lecture est aussi une expérience physique. Et je suis navré de dire que le livre des Éditions Points (qui n’y sont sans doute pour rien) s’est littéralement désagrégé entre mes mains au fil de ma lecture, avec une bonne moitié des pages qui se sont progressivement décollées de la tranche pour finir en feuilles volantes, ce qui est assez désagréable (euphémisme de bon aloi pour dire que c’est franchement gonflant).
 
NOTE 2 : Et puisqu’on en est à faire l’inventaire des malfaçons, profitons-en pour ajouter que l’illustration en première de couverture – une figurine masculine se tenant dans un tunnel débouchant vers la lumière – n’a pu être choisie (et validée) que par quelqu’un qui n’a pas lu le livre, au mieux, ou qui n’y a rien compris, au pire (et cette fois-ci, les Éditions Points y sont sans doute pour quelque chose).


Ernesto  Sábato, trad. espagnol (Arg) Michel Bibard - Le tunnel -  Éditions Points - 9782020239288 - 6 €


Commentaires
Bonjour

Je tiens tout de même à relever quelque chose qui m'agace même si on ne m'a pas demandé mon avis. Vous vous plaignez des anglicismes tels que "spoiler" alors que vous utilisez sans problème "marketing". Sachez tout de même que beaucoup de mots que nous pensons français viennent de plein de langues différentes. Si vous voulez écrire uniquement en français, et bien bon courage, investissez dans un dictionnaire d'étymologie parce que vous allez avoir du mal. Sinon, le livre à l'air bien sympathique.

Bonne continuation.
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Pour approfondir

Editeur : Points
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ISBN : 9782020239288

Le tunnel

de Ernesto Sábato

Dans l'Argentine des années 1940, Juan Pablo Castel, un peintre, tente d'expliquer la logique insensée qui l'a conduit, presque malgré lui, à assassiner sa maîtresse, Maria Iribarne, femme qui était devenue sa seule raison de vivre.

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