Légende d'une vie, Stefan Zweig

Orianne Papin - 20.12.2011

Livre - Légende d'une vie - Roman - Stefan Zweig


C'est la première fois depuis la mort du célèbre poète Karl Amadeus Franck – il y a onze ans – que son illustre maison ouvre à nouveau ses portes pour une lecture publique. Ce soir-là, Friedrich, fils de l'auteur, dévoile lui-même sa première œuvre, non sans une fébrilité anxieuse.

 

Il suffit alors de quarante-huit heures pour que le vernis de perfection entretenu avec soin depuis des décennies par cette noble famille s'effrite de toute part, suite au retour inattendu de l'amour de jeunesse du poète, Maria Folkenhof, véritable muse ensevelie dans le silence depuis plus de vingt ans. 

 

Cette pièce en trois actes dépeint d'abord, par le parcours exemplaire de cette famille, la récente agonie de la société aristocratique viennoise de la fin de l'Empire. Le rideau s'ouvre sur un décor muséal, hommage nostalgique au défunt, dans lequel évolue Leonore, une veuve majestueuse, dont émane cette aura de supériorité naturelle caractéristique de la noblesse autrichienne.

 

Loin de n'être qu'une bâtisse, la maison de Karl ne cesse d'être présentée comme métonymique de la prestigieuse famille qui l'habite, mais aussi comme l'allégorie des valeurs aristocratiques de jadis. Murs, êtres et idées ne forment alors qu'un tout indivisible, si bien que si un seul maillon faiblit, c'est l'édifice tout entier qui s'écroule : « C'est comme si un pan de mur tombait de la maison » (p. 131). 

 

Vestige d'une société disparue, Leonore s'évertue à perpétuer l'art de vivre de son mémorable époux : tout doit être précisément « comme à l'époque de Karl » (p. 10). On sent encore poindre l'idéal des réceptions réservées au « cénacle » (p. 11), à l'happy few, comme celui de la sociabilité contenue : « Il avait l'art d'être aimable avec les gens sans les laisser s'approcher » (p. 12).

 

De même que dans la pièce contemporaine d'Hugo von Hofmannsthal, L'Homme difficile, Zweig saisit avec justesse ce moment douloureux où une société marginalisée se raccroche encore à une époque bel et bien révolue. Résistant avec obstination, Leonore devra pourtant, à l'image de l'aristocratie tout entière, quitter l'utopie de vivre à jamais dans un ordre révolu voire fantasmé, pour se plier au mouvement inexorable.

 

Par-delà cette peinture sociale, l'auteur nous propose l'histoire de la postérité d'un grand personnage disparu, d'une vie tronquée, embellie, au nom d'un idéal de pureté. Sa veuve a voulu l'ériger en parangon de vertu, pour le monde, pour leur fils et peut-être surtout pour elle-même. Où faut-il voir le respect dû au défunt : dans l'occultation de ses vices, ou à l'inverse dans la fidélité à la vérité la plus crue ? Est-on libre de faire ce que bon nous semble d'un héritage ? En quoi l'acte biographique consiste-t-il ? La légitimité est-elle juridique, morale, affective ?

 

L'œuvre déploie dès lors des questionnements philosophiques denses, autour de la notion-même de vérité. Doit-elle, peut-elle être objective, ou nous rapprochons-nous plus de la vérité de l'homme en tolérant le filtre de la subjectivité ? « Je l'ai façonné tel que je le voyais au plus profond de mon âme » (p. 164), finira par expliquer Leonore …  

 

Nous retrouvons ainsi cette complexité de la psychologie humaine – caractéristique de l'œuvre de Stefan Zweig – qui densifie les questionnements et rend vaine toute tentative de simplification et de schématisation. Les didascalies, d'une précision efficace, posent avec justesse l'évolution émotionnelle des principaux personnages : du stoïcisme à l'explosion chez la veuve, de l'angoisse existentielle à la sérénité chez le fils.

 

Tous s'assouplissent subtilement, entraînés par la force irrépressible du nécessaire changement. Jamais de manichéisme, chaque attitude a son mobile, légitimée par une passion, une angoisse, une faille, dont la peinture maîtrisée permet au lecteur d'en mesurer toute l'humanité : « Toi, comment peux-tu le comprendre, enfant qui crois encore qu'il y a un monde entre le Bien et le Mal, entre le courage et la lâcheté, entre la vérité et le mensonge… alors que c'est juste un interstice, que l'on distingue à peine dans le noir… » (p. 113). 

 

Nous retrouvons alors les thématiques chères à l'auteur : celle du secret inavouable qui finira nécessairement par l'être, notamment dans La Confusion des sentiments, ou encore celle de la passion-sacrifice, sublimement rendue par Lettre d'une inconnue. C'est aussi l'histoire de la souffrance d'un fils, incapable de trouver sa place : confronté à une image de son père épurée de toute imperfection, Friedrich se débat dans une humanité qu'il se reproche. « Je l'aime parce qu'il a été petit au milieu de sa grandeur » (p. 119), pourra-t-il dire enfin, lorsque toutes les vérités auront paru