Les affreux de Chloé Schmitt

Clément Solym - 07.08.2012

Livre - Les affreux - Chloé Schmitt - Albin Michel


Un premier roman est toujours une promesse. Cela commence par l'espoir de découvrir une nouvelle plume qui viendra bousculer les codes. Il y a ensuite ce que le livre, sa couverture, nous annoncent. Il y a la manière dont l'éditeur nous le présente et essaie de le défendre. Il y a enfin ce que nous imaginons découvrir, et qui nourrit notre attente. On est impatient de découvrir les contours d'une nouvelle écriture, ce qui est posé et ce qui constitue l'univers d'un écrivain, en décelant à la fois les merveilles et les scories, les espoirs et les déceptions. Les affreux de Chloé Schmitt est un livre relativement atypique à plus d'un titre, qui s'offre à nous avec audace et témérité.

 

La guerre immobile

 

La première phrase, vindicative, pose d'emblée la situation : « L'accident, on l'attend toujours de derrière, d'autre chose, on ne se méfie jamais de soi-même. » Pourtant, c'est par là que vient la catastrophe, un AVC, qui laisse le narrateur tétraplégique : « C'est venu d'un coup, derrière l'œil gauche. J'ai craché le dentifrice. » Un jour, le corps craque, il tombe tout seul et laisse la conscience sur le carreau. Il n'y a plus qu'à attendre, sans jamais plus pouvoir bouger, ni tourner la tête, et regarder les affreux qui défilent devant ses yeux : « Et moi qui disais que c'est finalement ça une personne, une bouche qui finira par se fermer. La mienne n'était plus que bave, presque crevé. Pas encore assez pour plus les entendre... »


Alfonse Maubard est l'une de ces épaves que la vie charrie quand elle a la lubie de lui jouer un tour de ce genre. Légume, ses réflexions croissent sur une terre stérile : personne ne l'entend. D'ailleurs, personne ne l'écoute. Les gens autour de lui ne sont obsédés que par la masse indécente de son corps qui les envahit et dont ils n'arrivent pas à se débarrasser : « ils voulaient même plus de moi pour pleurer, je devenais plus désirable du tout. » On peine à en parler : « Mon nom prenait trop de place, gonflait dans le silence. C'est comme ça que je me suis retrouvé embarqué à mon tour. » Il est d'abord l'étrangeté qui trône au fond de l'appartement, qui nous fascine et qui nous répugne à la fois. Puis, il devient la chose dont on ne sait que faire : personne ne sait le traiter avec humanité sans en être dégoûté. Tout juste peut-il servir à soutirer quelques allocations. « Elle osait plus me sortir Clarisse. Un tour dans le jardin à peine. Malgré sa tendresse, elle était barbouillée jusqu'au front de bave et de honte. ».


Quant à lui, sans espoir de pouvoir communiquer autrement que par grognements, il soliloque en ruminant à l'infini sur la bêtise et l'abjection de ceux qu'il éprouve. « La douleur m'élançait tout le crâne maintenant. Elle s'agrandissait encore, gagnait la chaise, la table, tout. Le flou écumait la cuisine, la douleur à sa suite. J'avais plus commencement ni fin. C'était moi le putain de monde !... Moi !... » D'ailleurs, à force, le narrateur n'a plus envie de sortir. Enfermé entre quatre murs et à l'intérieur de sa chair, il préfère rester centré sur lui-même à réagir aux bribes du monde qui lui parviennent : en renvoyant avec hargne , entre deux filets de bave qu'il ne peut empêcher de couler, les assauts de cet extérieur qui l'agresse et le rejette. Les affreux est la guerre éternelle d'un impotent contre l'univers entier.

 

« Du broyé sans vraie couleur !... »

 

Chloé Schmitt fait le choix d'un style particulier, qui vient briser le réel. Elle procède par accumulation de phrases sans jamais utiliser de liants. Tout est jeté suivant le rythme d'une voix en colère à la mesure du corps sans vie duquel elle s'échappe. Volontairement, elle choisit de heurter le confort du lecteur. Sans description ni segment narratif, l'ensemble de l'histoire est retranscrite selon le point de vue subjectif, tantôt partial, tantôt partiel, du narrateur. Et l'auteur maîtrise parfaitement les codes de ce registre : l'argot gicle, chaque phrase est travaillée pour gifler les personnages, le monde entier et le lecteur.

 

Malheureusement, passé le premier quart du livre, le style est figé. Le formidable choc initial s'atténue et l'on entre dans une mécanique d'écriture qui rend la lecture inerte, sans arriver à former cette « petite musique » si chère à Céline. Le narrateur ne cesse de ruminer, hargneux, avec toujours les mêmes tournures, les mêmes astuces verbales. La langue de Chloé Schmitt peine à se réinventer une fois posées les structures qui la forment : ce sont les mêmes interversions de propositions (« Au patron en personne, on a eu droit. Claude assurait plus, fini déjà. »), le même type de vocabulaire, la même intensité de voix...

 

Pourtant, au détour d'une page, il arrive de tomber sur des formules, fortes, qui laissent espérer que le roman, par le biais de la langue, va enfin parvenir à s'épanouir et bousculer ses propres codes : « J'étais devenu souvenir. On me visitait plus que sur les vieilles photos. » « Un nom, ça reste, vide, dans la bouche des autres, au fond pas loin des molaires, on avale et puis ça disparaît. » En n'atteignant pas de ce plaisir de la langue, le récit ne finit plus que par marteler, comme un pilon, la colère, la douleur, l'impuissance, sans jamais offrir rien d'autre, de façon monocorde, « invariablement en gueulante ».

 

« Un malheur sans oreille, ça n'existe pas. Il crève ou on en crève. »

 

La vraie force de Chloé Schmitt, ce sont ses personnages. Lorsqu'elle fait attention à ne pas verser dans une noirceur caricaturale, elle sait brosser des traits, rapidement et efficacement. Par exemple , s'agissant du frère du narrateur : « Chaque fois que je le revoyais, il avait bouffé plusieurs centimètres et un peu plus encore le pognon de parents.... Il aspergeait les minettes avec. » Elle sait imaginer des situations où quelques expressions suffiraient, sans besoin d'alourdir son histoire. Prenons un enterrement où ce simple fragment retranscrit à merveille l'absurdité de la vie et le regard incrédule des personnages qui assistent à la scène : « Ils se sont tous regroupés autour du trou. Elle est passée dans le souterrain... Ils ont descendu le cercueil avec des cordes, il balançait d'un côté et de l'autre, cognait la terre comme pour se creuser un chez-soi plus spacieux. »


Cependant, l'auteur tient à orienter son roman, coûte que coûte, à chaque instant, vers l'épanchement d'une rengaine désabusée, à retranscrire à chaque page une vision d'un monde qui suinte la grogne par toutes ses pores, quitte à forcer trop souvent le trait : « L'AVC ça a été le malheur, le premier, celui après lequel tous les autres pouvaient enfin déferler libres, sans retenue. De son délire n'arrêtaient pas d'en jaillir des nouveaux. » La vie est moins forte que toutes les humiliations, il ne cesse de le ressasser, et à force, nous nous détournons aussi de son discours.


Les affreux, derrière sa surenchère, laisse entrevoir un véritable talent. Un talent qui a besoin de se recentrer sur ses forces, mais qui, sans nul doute, saura faire entendre sa voix, si forte, qui sait saisir, comme si peu savent le faire, les fragments essentiels d'une vie, les saillies vitales qui la composent :

 

« Le gant de toilette qu'elle remplissait d'eau et qui se vidait tout aussi vite. Son étonnement quand les cheveux de ses poupées ne repoussaient pas. La cheminée étouffante chez sa grand-mère. Sa sœur chantant sous la douche. Le concierge surpris devant un film porno. Quand petite, elle croyait que les gens dans la télévision l'espionnaient. La moustache de son ancien professeur. Ses premiers dessins dans la buée. Comme elle se forçait à écrire de la main gauche. La mort de son chien, Edgard. Son amoureux timide en maternelle et leur projet de mariage. Les bandes dessinées qu'elle recopiait avec des calques. La toux à sa première cigarette. La course des gouttes d'eau sur la vitre de la voiture. »


En librairie ce 23 août