"Les clefs" de Germaine Beaumont (1890-1983), un livre à lire le soir.

Les ensablés - 22.04.2012

Livre - Bel - Beaumont - Clefs


Dès lors que l’on s’intéresse à la littérature ensablée, il n’y a plus de fin à la quête : aux étals des bouquinistes, des dizaines de livres, soudain, vous attirent. En d’autres temps, je veux dire en ces temps où l’on ne s’arrêtait qu’aux seules célébrités, guidé par les manuels officiels de tourisme littéraire, on eût à peine jeté un coup d’œil aux vieux volumes, et passé son chemin après en avoir, d’une main lasse, égrené les piles comme un jeu de cartes, avec cette bonne conscience de celui qui sait. Mais voilà, les noms inconnus il y a encore un an me disent quelque chose. Je suis comme celui qui apprend une langue étrangère, tout surpris, un jour, de comprendre les bribes d’une conversation.

 

Par Hervé Bel

 

 

 

 

Curieux : une fois que l’on sait, il semble qu’on a toujours su, et ce qui n’était que des monceaux de papiers apparaît, de toute évidence, comme un trésor qu’on serait prêt à payer fort cher. Ainsi, boulevard Montparnasse, je me promenais, attendant l’heure d’un dîner qui devait se dérouler non loin de là. J’avisai une librairie ancienne à la devanture bleue. Devant il y avait des caisses de livres. Autrefois, je ne m’arrêtais pas. Je pensais qu’on y mettait le rebut ; des classiques vendus deux euros dont l’état est tel qu’il n’est pas possible de les vendre à l’intérieur, et que seul un étudiant désargenté achète ; ou bien des romans « sans intérêt » (est-ce qu’il y a des romans sans intérêt ?), achetés par caisses dans une vente de province,et qui n’ont été pris que parce que mêlés à des livres précieux qui, eux, se trouvent à l’abri du vent, de la pluie, à l’intérieur. Je m’arrêtai : Tolstoï, Stendhal, Zola…

 

Et soudain, miracle ! un Sainte-Soline, puis deux, puis trois ! Cinq euros chacun, en bon état. Juste derrière, « Les clefs » (Plon, 1940) de Germaine Beaumont, un nom que j’avais lu, mais où ? Peu importait : le fait que Germaine Beaumont se trouvât à la suite des livres de Sainte-Soline plaidait en sa faveur. J’ai acheté « Les clefs » et l’ai lu dans mon refuge normand. Passionné, le mot est faible. Ce n’est pas un « grand » roman, non. Il manque l’ampleur, le volume, la multiplicité des personnages, mais on est accroché, incapable de se détacher. Incroyable roman, riche en surprises, en description dense de quelques personnages, essentiellement des femmes.

 

Une remarque : il a existé une littérature de femmes dans les années 30-40. On l’oublie trop, car l’histoire littéraire n’a pas été tendre avec elles. Réfléchissez un instant : quel nom de romancier femme vous vient à l’esprit, lorsque vous songez à ces années-là ? Beauvoir, bien sûr, et puis Némirovski, récemment échappée du royaume d’Hadès, longtemps remisée dans les curiosités. Qui d’autre ? Nous avons, nous Français, sur la littérature du passé une conception très masculine de l’écrit. Nous admettons que l’Angleterre a été une exception : George Eliot, Agatha Christie, Woolf etc., sans songer qu’il y eut également des femmes qui écrivirent en France, beaucoup de femmes, doublement ensablées, par le temps et ses préjugés. Elles ne pouvaient pas être toutes médiocres ! Et pourtant, les voilà considérées comme des reliques de la « Veillée des Chaumières », journal oublié lui aussi qui, durant des dizaines d’années, a meublé la vie désespérément vide des ménagères.

 

Si j’avais le temps, la chance de pouvoir me consacrer entièrement à ma passion de la littérature, nul doute que j’entreprendrais une histoire des romancières françaises de ces années 30. Mais pour le moment, je vais pas à pas, je découvre. Je découvre « Les clefs », titre qui prend tout son sens à la fin du texte, lorsque le mystère est enfin éclairci. Une veuve de quarante-sept ans, Frédérique Delaunay, épouse Marshall, se présente au notaire d’une petite ville de province pour acheter la Jaudraie, une propriété située près des remparts. Elle veut l’acheter aussitôt, sans discuter le prix. L’a-t-elle vue ? Non. Elle s’est contentée de lire l’affiche jaune qui décrit la bâtisse détenue par la famille Clauvel, et désertée depuis dix ans, depuis la mort de Julien Clauvel. Les Clauvel se sont installés pas très loin, à deux trois maisons, dans une vaste demeure.

 

L’achat se fait aussitôt, malgré les conseils du notaire. Mais Madame Marshall, fort riche, se moque des conseils. Elle veut cette maison à tout prix. Pourquoi ? Y a-t-il une raison ? Pas forcément, ou alors la raison est surnaturelle. Nos actes se justifient parfois après, lorsque leurs conséquences apparaissent enfin, lavées du quotidien, de ce qui nous éloigne de l’essentiel. Très vite, la nouvelle se répand. On cherche à savoir qui est cette dame distinguée, aux cheveux déjà gris, au comportement si étrange : Madame Marshall n’avait pas bougé. Il (le notaire) eut la certitude que, livrée à elle-même, elle pouvait rester des heures sans bouger. Elle n’était pas de ces femmes qui croisent les jambes, les décroisent, ouvrent leur sac à main, le referment, se poudrent, se mirent, regardent leurs dents dans une glace de poche, relisent des lettres, se livrent à des inventaires, des mimiques, polissent leurs ongles, rectifient leur chevelure, ou bien se lèvent, regardent, soulèvent du doigt des papiers, touchent des objets, les soupèsent, les laissent tomber. Il perçut au contraire en elle une capacité de silence, d’immobilité, si absolue qu’elle inspirait, en même temps que l’admiration, un malaise. On dirait, à lire Germaine Beaumont, que les femmes sont des abeilles…

 

Cette femme a un secret. Minna, sa bonne, le sait. Elle vit avec elle depuis dix ans. Madame Marshall a épousé Stephen Marshall, riche officier britannique, blessé pendant la guerre et qui est mort alcoolique. Souvent, il y avait entre les deux époux de longues discussions. Il semblait que l’officier posait sans cesse des questions, et qu’elle ne répondait pas, ou pas assez, mais jamais Minna n’a réussi à percer le mystère de sa maîtresse. Le mari l’a laissé à la tête d’une immense fortune qu’elle dépense au gré de ses voyages dans le monde. Et voilà qu’elle se fixe dans cette petite ville. Vient-elle de là ? Quel lien avec cet endroit ? Les Clauvel, la plus riche famille de la contrée, s’interroge, cherche qui est Madame Marshall. Rien à grappiller, il faut croire qu’elle est venue ici par hasard. Est-ce possible ?

 

C’est alors que le lecteur découvre cette famille Clauvel, un cauchemar. Trois êtres pervers. La veuve Clauvel, d’une avarice telle qu’elle se nourrit à peine, laisse sa bonne, une malheureuse, mourir de faim, lentement, en haut dans le grenier. Passage éblouissant, terrible, que la description de la mère Clauvel portant une perruque noire sur son crâne chauve, et dont la vie, le plaisir, est de toucher des loyers. (…) l’on voyait sa véritable physionomie d’homme de basoche au dix-septième siècle, le méchant œil des Clauvel tapi dans des peaux fripées, le menton trop long, rectangulaire, dévié, ce qui la faisait ressembler à ces têtes de gens souffrant d’un cor (…). Dans le bureau, jusqu’à midi elle accomplissait une besogne plus sordide d’être quotidienne, ne se donnant pour relâche que les heures qu’elle passait à pied d’œuvre, c'est-à-dire en tournée d’inspection. On la voyait venir avec cette terreur qui, neuf cents ans après la féodalité intégrale, ressuscitait le serf dans l’enveloppe chétive du petit employé, de l’ouvrier, du paysan. Femme effrayante, sans âme, experte dans le mal, et que ses enfants, le garçon et la fille, mauvais eux aussi, respectent comme on respecte un maître en sa matière.

 

On dirait la chanson de Brel « Ces gens-là ». Il y a le fils Léon, un fainéant qui a épousé une fille de paysans riches, Célina, femme que les Clauvel méprisent, qu’ils tolèrent parce qu’elle a apporté une dot considérable. Léon, buveur, gras, un satrape, obsédé par le sexe, et qui a décidé de coucher avec la petite bonne Marie, seize ans, corps fin et figure de vierge, toussant, malade, et qui sait qu’elle sera un jour ou l’autre la proie de Léon, comme l’ont été avant elle, toutes les autres. La journée, le gros Léon tourne dans la cuisine, la pince, la presse. La nuit, il erre dans les couloirs, il attend qu’elle monte, mais toujours elle s’échappe, il ne l’entend pas : elle est si légère, morte avant même d’avoir vécu. Mais il l’aura. Il le sait. Il faut lire ces passages où la terreur de l’enfant est décrite, on n’en sort pas indemne.

 

Dans ce roman, le seul homme de l’histoire est ignoble, et je songe au roman de Sainte-Soline, Le Dimanche des Rameaux (cf. mon article ici) où le seul personnage masculin est également ignoble : hasard ? Et puis il y a la sœur, une belle fille gâtée de l’intérieur pour laquelle la vieille Clauvel, reconnaissant son pair, a une prédilection. Avant, elle avait une sœur, mais à la mort du père, un brave homme apparemment, quoi que coureur, Mathilde s’est enfuie au Carmel. Sur sa chambre, on a mis une croix, et l’on passe devant, dans la pénombre des couloirs, avec une crainte diffuse. Agnès, elle, ne fait rien, sinon jouer au tennis, en tentant de pervertir ses camarades, éprouvant pour Marie une espèce de désir sadique de l’épuiser. Mais Agnès a vu Madame Marshall, et elle a été éblouie. Elle en rêve, elle voudrait être son amie. Elle est prête à tout pour y parvenir.

 

Voilà dressé le portrait des principaux acteurs du drame. On suit tantôt Frédérique Marshall, tantôt les autres. La richissime veuve de l’anglais fait rénover la maison. Le lecteur la suit sans la comprendre. Il y a quelque chose en cette femme, un secret, comme il y a un secret dans la maison qu’elle a achetée, en particulier dans le kiosque à musique délabré qu’elle visite la nuit. Ah, magnifique description de la nuit : Le brouillard, épais dans la vallée, gonflait doucement, aspiré par la lune, et de molles écharpes fumeuse dépassaient le mur du parc en contre-bas (…) Elles gagnaient du terrain, aussi insidieuses que les vagues de la marée montante. Elles se formaient, s’évanouissaient, traînaient leurs longues robes de nixes, volaient sans bruit, répandaient le fade parfum des eaux endormies dans les prés et qui coulaient trop lentement à travers les mailles serrées des roseaux. Tandis que Madame Marshall s’installe, on revient à Marie, la petite bonne, la proie pourchassée par le sinistre Léon. Marie éprouve de l’affection pour Célina, l’épouse bafouée, et celle-ci a de la pitié, mais Marie est aussi une rivale, certes victime, mais tout de même. Et peu à peu, les mystères vont s'épaissir, jusqu’à une nuit, une nuit terrible d’où la lumière va surgir, montrant les uns et les autres sous des aspects inattendus. Une des beautés de ce texte, c'est l'atmosphère onirique, malgré un réel étouffant. Quoique rien ne soit dit, on pressent que chaque vie a un sens, un secret qui, une fois levé, ouvre vers la lumière ou la mort. Beau moment de lecture. On trouvera une notice biographique trop courte sur le site du Dilettante (formidable maison d'édition!). On me signale par ailleurs que trois gros volumes de ses œuvres ont été réédités en 2007, dont "les clefs".




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