Les derniers jours de Stefan Zweig, Laurent Seksik

Clément Solym - 10.02.2010

Livre - derniers - jours - Stefan


« Dieu sait qu’je n’ai pas, le fond méchant, je ne souhaite jamais la mort des gens… ». Ah, il savait y faire le père Brassens, pour parler de ces choses avec pudeur et humour. Pas vraiment la même que le Zweig de Laurent Seksik, qui oscille entre dépression profonde et effroi devant un monde en proie à la folie hitlérienne. Devenu un paria, un fuyard, qui s’établit finalement au Brésil dans l’espoir d’y puiser un calme éphémère – dans six mois, il lui faudra repartir - Stefan Zweig, juif qui n’a jamais cru l’être, fait aujourd’hui partie des traqués. De ceux que ce fou d’Allemand veut éradiquer.

C’est en février de l’année 42 qu’avec Lotte, sa seconde et bien plus jeune femme, que Stefan s’installe à Pétropolis. Auparavant, Lotte fut sa secrétaire, mais un beau jour, alors que sa femme Friderike rentre chez eux, elle les voit, sur le balcon, main dans la main. Que son mari ait des aventures, soit, mais qu’au moins il fasse preuve d’une certaine discrétion : ce jour-là, elle comprit qu’elle était de trop.

Mais très vite, on comprend (pas besoin, d’ailleurs, on le sait), que le Brésil ne sera pas l’envol ni le tremplin de l’auteur, mais bien son tombeau. Il a choisi l’Amérique du Sud pour en finir. Que s’arrêtent les récits des exilés, qui racontent des atrocités plus sordides encore chaque jour sur le sort que l’on réserve aux juifs en Allemagne. Les amis meurent, les proches disparaissent ou s’exilent, fuient. Zweig, juif errant depuis trop longtemps, est à bout de force.

Âgé, usé, épuisé… « Au loin, voilà le panorama féerique d’un monde familier, une ville d’Europe dont les trottoirs s’illuminent, des visages de rencontre, des êtres qui l’étreignent. » Assez de ces allers-retours entre jadis, le faste d’une Europe ancienne, et aujourd’hui, porteur de drames. Quotidiennement…

Il y a quelque chose de prétentieux à vouloir romancer la vie d’un écrivain de l’envergure de Zweig. Et dans cette prétention pourtant, on touche à l’hommage. Même si j’ignore les liens entre Laurent et Stefan - lecture de jeunesse, passion d’adolescent : à vrai dire, qui n’a pas lu Zweig, sans en éprouver quelque chose de magique. Peu importe le livre, les écrits de Zweig ont frappé par leur sensibilité, leur grain de folie (plus ou moins profonde…) ou l’analyse perspicace. Je ne crois pas que l’on traverse Zweig sans qu’il ne laisse une trace en soi.

Mais revenons à Laurent. Alors prétentieux hommage ? Il s’en trouvera toujours pour critiquer (cf l’affaire Ian Karski) et estimer qu’un écrivain n’a pas le droit ou ne peut pas manipuler des sujets aussi simplement. Romancer, d’accord, mais à condition que l’on colle à la vérité historique au plus près, quitte à lui faire une seconde peau. Étonnant à ce titre que Laurent échappe à la mitraille et ne subisse pas les assauts d’historiens de la littérature contrariée ! Ou alors ne leur a-t-on pas donné la parole ..?

Dans le cas contraire, qu’ils se taisent à jamais. Le livre de Laurent Seksik, ancien de Lattès, est un bel ouvrage, pour lequel il avoue avoir fait au mieux pour rendre non seulement l’ambiance de ce voyage, mais surtout refléter au plus près l’état d’esprit de Zweig et de ses proches. Si la démarche honnête ne garantit pas la réussite d’une œuvre, rien n’est choquant ni ne hérisse : pour qui connaît l’histoire, l’hommage prend le pas sur la prétention d’y parvenir. Et c’est bien ce côté que l’on préfère voir.

Ces Derniers jours, sont un clair-obscur : nostalgiques, émouvants, qu’une époque terrible a frappés.

 

Retrouvez Les Derniers jours de Stefan Zweig, de Laurent Seksik, en librairie