Les dévastés : la Tour des Miracles, au coeur du Venezuela

Nicolas Gary - 11.01.2019

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ROMAN ÉTRANGER – Basé sur des événements réels, à la limite de l’incrédible, le roman d’Amaworo Wilson nous ramène dans les années 90. À Caracas, capitale du Venezuela, lors de la construction d’un gigantesque gratte-ciel : le Centro Financiero Confinanzas, ou tour de David. Jusqu’à cette année 94, quand une crise bancaire interrompit l’ouvrage…
 


Plus jamais l’édifice, à moitié sorti du sol, ne fut repris et en 2007, il était occupé par des squatters et des sans-abri. Il finit par accueillir plus de 2500 personnes : une véritable communauté, qui installa par ses propres moyens électricité et eau courante. L’immeuble, qui était le troisième plus haut de la ville et le septième du pays, s’était changé en Etat dans l’État.

Tout cela fonctionnait de bric et de broc, mais fonctionnait tout de même : les êtres avaient reconquis un espace urbain délaissé pour en faire une zone de vie et de coexistence. Pourtant, le gouvernement a décidé de reloger les locataires pour leur donner un véritable habitat et des projets sont en cours pour lui trouver une nouvelle fonction. 

Difficile de croire que l’on puisse faire mieux que des logements gratuits pour des milliers de sans-abri.

De cette réalité, Wilson fait émerger un roman — et très certainement en existerait-il des centaines à imaginer. Il s’appuie sur cette rencontre entre deux populations, pauvres et nantis, pour inventer une cité imaginaire en Amérique du Sud. En espagnol, Damnificados désigne le plus souvent les victimes d’un désastre naturel ou non. Le choix de Dévastés en français, ne rend pas cette polysémie, mais place bien le contexte.

Le lecteur va suivre Nacho Morales, à la tête d’un groupe de marginaux — handicapé, il connaît une douzaine de langues, et gagne sa vie en traduisant des choses. Cette vie qu’il a choisie, c’est celle de la solidarité : il lui serait simple de gagner plus en abandonnant cette vie de misère. Mais ces gens ont besoin de lui. 

Et dans cette ville, ceux qui ont choisi le camp du profit et de l’argent ont avant tout opté pour l’oppression, sans trop regarder à ceux qu’il faudrait piétiner pour obtenir gain de cause. 

Fort logiquement, tout débute avec la découverte de la tour, sorte de voyage dantesque inversé, où immédiatement le réalisme magique s’impose. Le premier étage est peuplé par une meute de loups, et le mâle alpha a deux têtes. Le bâtiment, qui s’est construit sur la corruption des hommes, repose sur un tas de déchets. Depuis la mort de son « maire », Nacho et ses Damnificados cherchent à instaurer une communauté en ces murs. 

Leur lutte contre les ordures n’est que la partie visible de l’iceberg : au-dehors, la famille Torres revendique la propriété de la Tour, et pour ce faire, bénéficie du soutien absolu de l’armée, de la police et du gouvernement. Et les Dévastés, emportés dans une lutte des classes, sont avant tout ces survivants pour qui le combat importe autant que l’objet de la lutte.

Ils viennent eux-mêmes de villes de carton, de bidonvilles insalubres, attirés par l’immeuble comme la promesse d’un avenir meilleur. Une tour de Babel, évidemment, où l’on parle tant de langues, de l’espagnol à l’italien, en passant par le français, le créole, l’arabe ou le letton, et d’autres encore.

Une vie que Nacho connait bien : il fut recueilli à la naissance par un instituteur qui lui raconta des histoires. Une appétence qui fit de lui un lecteur vorace et un linguiste. Les langues n’eurent bientôt plus de secrets pour lui. Son importance dans cet environnement n’en est que plus cruciale encore. 


Ceci n’est pas un premier roman : c’est une œuvre accomplie où le fantastique et le réel n’ont aucune limite, entremêlés dans une danse sans fin. Aux descriptions splendides, longues, qui ralentissent une intrigue finalement moins exaltante, s’ajoute cette écriture quasi poétique — qui a, de toute évidence, nécessité un travail de traduction colossal. Et voici comment on aboutit à un livre profond et triomphant, un roman inoubliable.  

Les personnages participent tous de cette diversité folle, réunis par une même volonté puissante de vivre. Revendiquer une dignité, un droit à son destin, sans dieu ni maître — avec en fond constant les ravages de la mondialisation, où l’oppression du capital ne peut s’exercer que sur les petites gens. 
 
Comment survivre quand les forces qui constituent logiquement les repères de la ville, l’autorité légale, policière, etc., se retrouvent systématiquement du côté des oppresseurs ? Et que ces derniers convoitent la moindre parcelle de ce dont disposent les Dévastés ? Le plus infime morceau s’ajoutera toujours à l’empire grandissant de ceux qui dépossèdent.

Jusqu’à ce que le peuple opprimé, sans plus rien à perdre que l’espoir d’une vie meilleure, ayant enfin pris conscience de ses propres droits et connaissance des injustices, comprend alors que l’exploitation fut leur unique mode de vie. La mort d’un grand nombre ne sera jamais vaine : toujours restera un survivant pour témoigner, raconter, et perpétuer le récit. 

Récit spectaculaire, au souffle aussi riche qu’inconfortable : les Dévastés, ce roman révolutionnaire et dystopique qui fait du bien.


JJ Amaworo Wilson, trad. Camille Nivelle (espagnol) — Les Dévastés — L'Observatoire – 9791032903308 — 22 €

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