Les douze tribus d'Hattie : portrait de famille, portrait d'une nation

Mimiche - 30.09.2014

Livre - Littérature américaine - ségrégation - famille


Hattie n'avait que quinze ans quand, suivant sa mère qui emmenait aussi avec elle ses deux sœurs Pearl et Marion après le décès de leur père, elle avait quitté sa Géorgie natale et traversé en train les deux Caroline, la Virginie, et le Maryland pour venir s'installer en Pennsylvanie. Là, au moins, les Noirs n'étaient pas relégués dans leurs quartiers, interdits de séjour dans les espace réservés aux Blancs ou assassinés sans rime ni raison.

 

En 1923, quitter le pays de Jim Crow (le symbole de la ségrégation raciale), même pour un quartier miteux de Philadelphie, était quand même un grand pas vers une vie meilleure.

 

Deux ans plus tard, Hattie berçait avec désespoir ses deux jumeaux, Phildelphia et Jubilee. Une pneumonie les emporta irrémédiablement la laissant terrassée de chagrin et de culpabilité pour le restant de ses jours dans cet appartement qu'August, son mari, avait pris soin de déserter en ces moments trop difficiles.

 

Une plaie béante s'est ouverte dans le cœur de Hattie que rien, jamais, n'a réussi à refermer. Forte dans l'âme, elle en est devenue dure pour elle-même, pour son mari et pour ses autres enfants.

 

Car Hattie est une terre fertile et les grossesses se sont succédées : Floyd, Six, Ruthie, Ella, Cassie, Bell, Franklin, Alice et encore Billups. Des enfants dont l'éducation a été trop difficile : un père trop absent, l'argent faisant défaut face à tant de bouches à nourrir, un caractère inflexible et un amour maternel trop profondément caché sous d'innombrables couches de nécessités.

 

 

 

Ce sont les enfants d'Hattie, sa descendance, qui font les titres des différents chapitres de ce livre par lequel Ayana  MATHIS nous fait traverser la difficile intégration de la population noire dans la société américaine tout au long d'une grande partie du XXème siècle.

 

A chacun un avenir difficile, que ce soit sur les routes avec une trompette comme seul bagage ou dans les unités engagées au Viet Nam ou encore à prêcher dans des églises baptistes. Tous plus ou moins meurtris par une mère meurtrie dans un couple meurtri où pas grand-chose ne tourne complètement rond et où chaque jour est plus une épreuve de survie qu'un terrain de réjouissances.

 

Par ces quelques morceaux choisis de chacune de ces vies lourdement chargées dès la ligne de départ, c'est toute l'Amérique qui est décortiquée dans ses quartiers les moins reluisants. L'alcool, le jeu déchirent ces existences plus sûrement encore que la pauvreté. Les hommes ne sont que des absents qui vont et viennent sans réellement assumer leur rôle de père ou de soutien de famille et ne semblent trouver leur épanouissement qu'en dehors de leur foyer où leurs femmes vivent grossesse sur grossesse.

 

C'est une image particulièrement déroutante de cette société masculine qui s'auto-marginalise, incapable de constance semble-t-il, inapte aux projets à long terme, seulement attirée par l'excitation immédiate du jeu, des femmes faciles et de l'alcool.

 

A côté de cela, le monde féminin manque diablement de cohésion et de solidarité pour contrecarrer une reproduction à l'infini des schémas sociaux instables et circulairement vicieux. Celle qui arrive à sortir du schéma est l'exception : y retourner ne tient qu'à un fil d'une finesse extrême.

 

Les tranches de vie sont fortes mais sombres. Le récit est puissant et captivant, chacun des chapitres conserve en trame de fond la figure de Hattie dont tous les enfants, qu'ils s'en éloignent ou s'en rapprochent, restent marqués par leur mère au plus profond d'eux-mêmes.

 

La construction chronologique des chapitres du livre se complète par des « flashes back » opportuns qui contribuent à la cohérence de l'ensemble et font de cette lecture un vrai voyage dans une Amérique pas si souvent contée ni rencontrée.