Les échappées, ou prendre la fuite au mot

Clara Vincent - 06.11.2019

Livre - Les échappées - Lucie Taïeb L'Ogre - rentree litteraire 2019


ROMAN FRANCOPHONE - Partir du drame ou y conduire ? Dès les premières pages de son deuxième roman, Les échappées, Lucie Taïeb annonce la direction prise : « Tout commence ici par un drame tu. »
 
 

Ce drame, c’est celui d’une petite fille, dont le corps a été retrouvé noyé dans une mare et qu’Oskar ne parvient pas à oublier. Elle s’appelait Corinne, et il avait pris l’habitude de la suivre, chaque été, le long de l’étang qui jouxtait son ancienne maison, de l’autre côté des rails.
 
Mais il y a aussi, dans un temps plus avancé peut-être, l’histoire de Stern. Cette « héroïne placide » par qui, cette fois, le drame pourrait se produire. D’elle, on ne connaît que la voix, captée par les ondes de petits transistors et que l’on écoute dans la discrétion du foyer. Car Stern, dans les murs d’une ville où tout est régi par le travail, est une menace : sa voix brouille le message des haut-parleurs qui, depuis le lever du jour jusqu’à la tombée de la nuit, rabâchent aux citoyens leurs mérites à coup de slogans louant « le corps glorieux de l‘équipier en nage » et autre « sainte insomnie du cadre insatiable ». Or Stern, elle, résonne tout autrement dans les esprits, et ramène à l’essentiel : « Elle ne promettait rien mais semblait nous aimer et nous crevions d’être privés d’humanité ». 
 
D’Oskar à Stern, de Stern à Oskar, Lucie Taïeb alterne. Aucune jonction n’est faite, ou plutôt elle est laissée à l’attention du lecteur. L’auteure s’emploie quant à elle à faire travailler le langage. Dans ce texte, à la frontière de la prose et de la poésie, les mots agissent, révèlent un rythme, des sons, des couleurs. Mais leur interprétation est libre ; comme ouverte, offerte à l’arbitraire.
 
Dans Les échappées, le temps et l’espace sont des données qui se dérobent, remplacées de chapitre en chapitre par le cycle, moins ancré, des saisons. Et dans ces intervalles ne semble plus qu’importer alors la place accordée aux mots. En disent-ils trop ou pas assez ? Parfois, bien que remplissant des pages entières, ils ne sont que des silences : choses inavouées. Tandis que sur d’autres, par la force d’une seule phrase, ces mots apparaissent comme des évidences, la trace d’une expérience vécue, d’un contact charnel : « Mais elle s’est retournée, et a saisi sa bouche ».  Il y a aussi celles, entrecoupées d’espaces blancs, où ils accèdent à une temporalité autre, impossible à oublier.
 
Avec Les échappées, Lucie Taïeb semble vouloir rendre compte de toutes les lignes de fuite, celles qu’une histoire n’aurait pas prise, ou qu’un discours ne voulait pas retenir. Ainsi le souvenir d’Oskar que l’on enjoint, pour son bien, à « se détacher d’une vérité de [sa] mémoire, accepter les narrations autres, celle qui disent tout autrement, [puisque] c’est à ce prix qu’on se retrouve du côté des puissants », ceux qui savent aller de l’avant. Ainsi cette marche du monde adoptée par la ville, où les corps ne sont plus habités, mais « sous contrôle », ont « perdu tout ancrage » et où l’être ne consomme plus que lui-même.
 
Poétique sans accent lyrique, le roman de Lucie Taïeb donne voix à la sensibilité au travers d’une langue qui se déploie dans une certaine clarté, mais qui parfois, aussi, dérape et jure. D’une conscience à une autre, il bifurque par des tournures impersonnelles, par ces « on » qui conviennent à tout le monde sans rendre responsable personne.
 
Or ici, toute chose dite ne peut être prise pour argent comptant, puisque le langage apparaît comme une opération symbolique qui admet, chaque fois, une alternative. Ainsi Stern, qui en allemand signifie étoile, peut-elle tout aussi bien être l’image d’un ailleurs, d’un rêve impossible à atteindre, que la petite voix intérieure guidant sur le bon chemin. Quant à l’eau qui fait remonter à la surface, elle renvoie tant à celle de la mare où Oskar a vu le corps flotter, qu’à celle de la mère, qui maintiendra son fils en vie.
 
Entre ces deux histoires qui semblent se faire écho, le lecteur est invité à tisser les liens. L’histoire de Stern est-elle une projection dystopique tirée de celle d’Oskar ? Ce petit garçon dont un traumatisme tu empêcha le corps de grandir pouvant expliquer le choix d’une société de s’être jetée à corps perdus dans l’engrenage d’une marche aveugle vers le progrès. Ou bien Oskar serait-il l’incarnation de Stern, dans sa persévérance à croire en une histoire autre que celle imposée d’en haut ?
 
À moins que toutes deux ne se rejoignent et forment cet équilibre instable, oscillant entre la nécessité d’avancer et l’impossibilité d’oublier. Partir du drame, ou y conduire : Lucie Taïeb laisse tout imaginer.
 
Lucie Taïeb – Les échappées – Éditions de l’Ogre – 9782377560349 – 18€


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Pour approfondir

Editeur : L'Ogre
Genre : littérature
Total pages : 180
Traducteur :
ISBN : 9782377560349

Les échappées

de Lucie Taïeb

" Comprends-moi bien, pourtant. Je ne dis pas que ton histoire n'est pas la vraie. Je dis seulement qu'elle n'est pas assez forte face à la leur. Et tu as déjà compris, puisque tu la tais, tu sais déjà, sans doute, qu'il vaut mieux, toujours, dans une famille où règnent des histoires divergentes, et dans le monde tel qu'il va, être du côté des histoires les plus fortes. " Au coeur de l'été, une fille étrangère vient troubler le quotidien morne d'Oskar et de sa soeur, qui habitent avec leurs parents une maisonnette en bordure d'une voie de chemin de fer désaffectée. En parallèle de ce récit d'initiation, ou plane l'ombre d'un drame, se déploie une société entièrement dévouée au travail et a l'asservissement des esprits et des corps. Il règne dans cet univers un discours de terreur, la promesse d'une terrible menace qui est sur le point d'advenir et que seule Stern, héroïne placide, poète plus que guerrière, ose défier.

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