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Les élus : « Nous étions le dysfonctionnement de ce système »

Cécile Pellerin - 09.01.2017

Livre - Seconde guerre mondiale - hygiénisme - Hôpital psychiatrique


Le livre du suédois Steve Sem-Sandberg (traduit par Johanna Chatellard-Schapira et Emmanuel Curtil), récemment couronné par le Prix Médicis 2016 et le prix Transfuge du meilleur roman européen, possède une emprise éprouvante sur le lecteur, le plonge dans les affres et les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, (du côté allemand) et, par sa puissance romanesque et la profondeur des personnages réels ou imaginaires, il le maintient absorbé pendant plus de 500 pages, intimement impliqué dans la tragédie presque inconnue de la clinique infantile du Spiegelgrund à Vienne.

 

“Cette institution se présentait comme une clinique spéciale destinée à accueillir des enfants atteints de troubles psychiatriques ou neurologiques graves, doublée d’une maison de correction. Le Spiegelgrund était le dernier échelon, le degré le plus bas, le lieu où atterrissaient les damnés.”

 

Extrêmement dense et précis, ce roman raconte, à travers plusieurs voix, comment de 1941 à 1945 cet hôpital psychiatrique a interné des enfants handicapés ou jeune délinquants dans des conditions effroyables pour répondre à l’idéologie d’hygiène raciale développée par le pouvoir national socialiste en place. “Lutter contre les individus malsains et non viables afin d’offrir aux individus sains un nouvel espace vital.”

 

Du pavillon de redressement aux pavillons des indésirables puis des inéducables, en suivant Adrian, Julius ou Hannes, ou d’autres enfants aux vies plus fragiles et éphémères, se dessine un enfer.

 

Eloignés de leurs parents, ces jeunes patients, loin d’être tous handicapés, souvent abandonnés ou livrés à eux-mêmes,  sont maltraités et toutes les mesures d’hygiène raciale souhaitées par l’Etat nazi sont appliquées. Recensés, étudiés sous toutes les facettes, soumis à des expériences scientifiques douloureuses, de nombreux enfants seront, au final, euthanasiés. Dans l’anonymat le plus total. “Les enfants n’ont pas de nom ni de maladie spécifique. Ils ne sont que des corps.”

 

Des portes verrouillées, des lits en cage,  des gémissements, des hurlements incessants la nuit, une alimentation rationnée, des coups de tiges en métal de la part des infirmières, une odeur d’excréments, de crasse et de  puanteur, un froid menaçant accélérateur de mort, des zones d’enfermement, des injections de soufre cruellement paralysantes ou  encore l’administration de scopolamine, de morphine ou  de Luminal… ; rien ne manque pour anéantir (voire exterminer)  une tranche de la population jugée malsaine, menaçante et inutile par les autorités. “Une sorte de camp d’élimination où régnait la loi du moins faible.”

 

Des regards d’enfants perdus, en résistance ou égarés, au bord de la folie auxquels se joint, celui d’une infirmière, Anna Katschenka, pleinement dévouée au Docteur Jekelius. Elle accomplit son travail selon la loi en vigueur, sans rébellion, sans raison de se sentir coupable, en respectant son serment de confidentialité, irréprochable et discrète. Une victime manipulée ?

 

 

Des récits parallèles qui s’entremêlent, où les narrations internes et externes se complètent, disent l’indicible et l’insoutenable, les persécutions ignobles pour faire disparaître les inadaptés et sauver la race allemande et témoignent, très justement, de l’étroite frontière à discerner parfois la victime du coupable.

 

Mais sans jamais échapper à l’Histoire et au devoir de vérité,  certainement fortifié par une recherche documentaire rigoureuse, le roman met en scène de nombreux personnages réels (les bourreaux notamment) que le lecteur va suivre au-delà de la guerre, jusque dans les tribunaux et bien après et constater que  la responsabilité collective a légitimé (et disculpé) beaucoup d’actes individuels.

 

Avec autant d’énergie et de conviction à éclairer ces zones d’ombre de la guerre, Steve Sem-Sandberg insiste aussi, principalement avec le personnage d’Adrien Ziegler, sur la capacité humaine à survivre face aux horreurs et conditions de vie d’une enfance persécutée.

 

Comme une infime fraction d’espoir face aux crimes épouvantables mais que le lecteur, indigné, empoigne à bout de bras.  Pour ne pas sombrer. 

 

En souvenir des 789 enfants assassinés dans l’indifférence, ce livre est une nécessité, une lecture incontournable.


Pour approfondir

Editeur : Robert Laffont
Genre :
Total pages : 550
Traducteur : johanna chatellard-schapira et emmanuel curtil
ISBN : 9782221146354

Les Élus

de Steve Sem-Sandberg

" Maintenant, Julius a les ciseaux. Pourtant la douleur est toujours là. Schwester Mutsch aussi est toujours là. Elle se penche vers lui et lui crache à la figure, puis elle étale la salive sur les lèvres et les paupières fermées du garçon. Espèce d'ordure. Tu n'as aucun droit de vivre. Soit on t'enferme chez les fous, soit le docteur te fait une piqûre. Et voilà que la paire de ciseaux ne se trouve plus dans sa main. Elle flotte dans la lumière bleutée, au milieu des lits et des tables de chevet. Alors il brandit haut l'instrument et l'enfonce dans sa poitrine. Enfin, le silence se fait. Même la lumière bleutée semble s'être éteinte. Puis elle revient. Et avec elle l'insoutenable douleur. " En 1941, à Vienne, l'hôpital du Spiegelgrund a été transformé par les nazis en un centre pour enfants handicapés et jeunes délinquants. Jour après jour, Adrian, Hannes et Julius, pensionnaires de la maison de redressement, tentent d'exorciser l'horreur. Dans un époustouflant ballet de voix tour à tour intérieures et extérieures, ils racontent l'enfer qu'ils vivent et la mort qui les guette au pavillon 15, où l'on extermine les " indésirables ". " Un brillant travail d'écriture, dont l'intensité et la profondeur vous rentrent dans la peau et ne quittent plus vos pensées. "Frankfurter Allgemeine Zeitung

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