Les Ensablés - "Amour promis" d'Emile Clermont

Les ensablés - 06.08.2017

Livre - Bel - Clermont - Amour


Comme l'année dernière, nous republions pendant les vacances des chroniques déjà parues dans les Ensablés. Aujourd'hui, celle de mi-2011 sur "Amour promis" d'Emile Clermont.



Plus j'avance dans ce désert où dorment les ensablés, et moins je crois au génie solitaire, à l'écrivain surgissant du néant, unique, écrasant soudain tous ses confrères par son originalité. Non, je crois plutôt à l'injustice du sort. Chaque époque produit (ou a produit) un "cru" exceptionnel, composé d'une dizaine, d'une vingtaine de grands écrivains ayant un style, des thèmes comparables.


Mais un seul, deux peut-être, restent dans la mémoire pour des raisons contingentes. La maladie est fatale à Dabit, à Calet. La guerre de 14 tue André Lafon. Un accident anéantit Louis Hémon. Leurs noms n'ont pas eu le temps de s'imposer. Ils sont morts trop tôt. Tout comme Emile Clermont oublié aussi, malgré son magnifique roman "Amour promis".

Par Hervé BEL

 



 

Clermont est mort en 1916. Il avait une trentaine d'années. Son roman, paru en 1913, avait fait fait parler de lui grâce à Grasset, éditeur de Proust, qui n'avait pas hésité à le présenter au prix de l'Académie française. Grasset était tellement convaincu du génie de Clermont qu'il le republia dans les années 30 avec une introduction que l'on peut lire dans l'édition de 1995. Montherlant admirait Clermont, il en parla souvent... Rien n'y fit : Clermont resta et reste encore un ensablé: pour être connu et reconnu, il faut vivre longtemps, voilà bien le malheur de la littérature: Clermont est mort trop jeune.


"Amour promis" est une confession. Le narrateur y raconte l'amour de jeunesse qui lui fut fatal. Thème connu, certes, mais l'originalité qui en fait un grand livre est dans la cause de cette fatalité. Hélène, la femme aimé, n'est pas une femme fatale. La fatalité est en lui-même, le narrateur, et dans sa façon d'aimer. Car, comme le héros l'avoue: "Je ne pensais plus aimer dès que je ne souffrais pas." Qu'est-ce qu'aimer?" La question traverse tout le livre.

 

D'abord, la jeune femme, fille d'un industriel très riche, apparaît au narrateur comme la promesse d'un bonheur absolu. Lui-même est d'un milieu plutôt aisé, mais inférieur (cela joue-t-il dans la fascination qu'il éprouve pour elle?). Esprit profond et compliqué, sensible, il ressent tant de sentiments que sa vie intérieure l'occupe totalement, au détriment du monde. "Très vite il me devint impossible d'attacher de l'importance aux études que je faisais, comme d'ailleurs à toute science qui n'avait point trait à la valeur et au sens de la vie (...) Longtemps j'eus le désir de me rendre pareil aux autres personnes; j'aurais voulu abréger mes sensations, les endormir, trouver en moi plus d'équilibre et de sécurité. Mais en dépit de mes efforts, un jour vint où ces retentissements qu'avaient les choses furent si nombreux, si continus, violents, déchirants, que c'était une clameur perpétuelle."

 

Le  but de l'existence devient la compréhension, l'analyse des sentiments, émotions, pensées, qui ne cessent de (le) nous parcourir. Il aime Hélène, va s'en faire aimer en lui parlant comme personne ne lui a jamais parlé, l'éclairant sur ce qu'elle ressent. Comme souvent, l'amour naît en elle du sentiment de l'importance qu'il lui prête.

 

Mais voilà, curieusement, en ne cessant de s'épier, le narrateur se comprend de moins en moins. Il voit Hélène presque chaque jour, enregistre les progrès qu'il fait, en est heureux. Et soudain, comme il ne fait plus de doute qu'il l'a conquise, il a l'impression de ne plus l'aimer. Hélène le sent, souffre, cache sa souffrance dans une apparente indifférence qui culmine au cours d'une soirée. Alors, tout à coup, le narrateur est furieux, et quitte la soirée sans le lui dire, provoquant ainsi le départ de la jeune fille qui n'en peut plus. Le lendemain, retournant chez elle sous le prétexte de voir son frère, il apprend qu'elle s'en va et, tout aussitôt, par le fait d'une mécanique infernale, il souffre et l'aime à nouveau.

 

Logique platonicienne, proustienne: on ne peut aimer que ce qu'on n'a pas. Sitôt en notre possession, l'être aimé n'a plus de valeur. Il faut le regard désirant d'un tiers ou bien une fuite pour que l'amour renaisse avec la souffrance. Car comme l'écrit Clermont: "Je sais à présent que les espoirs les plus embellis par l'imagination sont aussi ceux qui risquent le plus de se trouver déçus dans le moment même où ils sont comblés." Proust ne dit pas autre chose. Comment peut finir une telle histoire? La fin ne surprend pas, on la sent prévisible. C'est peut-être la seule petite faiblesse de ce livre dont le style, à certains endroits, m'a bouleversé.

 

A un moment, le jeune homme se promène avec Hélène. Ils s'assoient au bord d'une fontaine, et voilà ce que le narrateur, écrasé par le chagrin, écrit: "Or, comme je regardais sa main, j'aperçus dans le bassin son image reflétée à côté de la mienne; les traits, les couleurs apparaissaient avec une fraîcheur ravissante; je voyais les plumes blanches autour de son cou, l'ovale délicieux de son visage sous un grand chapeau, plus bas des feuillages verts aux tons mouvants, et très loin des lambeaux d'azur dans les embrasures des nuages. Le ciel, ces arbres, la figure d'Hélène, tout ce mirage du bassin avaient un aspect limpide, profond, fascinant; aussi il me sembla que j'avais déjà sous les yeux, avec son attrait perfide et inévitable, l'image que cette scène laisserait en moi (...) Ainsi, penché sur cette fontaine comme on se penche sur ses souvenirs, je percevais ce contraste mélancolique qui fait que le bonheur échappe à qui veut le saisir dans le présent. Je m'arrêtais à ce point de rencontre entre ce qui est et ce qui n'est plus, et je regardais la main diaphane d'Hélène qui, glissant sans les déranger parmi toutes ses apparences, en faisait monter des perles.

L'image est plus émouvante que la réalité, et c'est à elle, longtemps après, que nous songeons pour vivre un peu l'émotion totale, violente, qui aurait dû être la nôtre au moment où le bonheur venait à nous. L'idéaliste ne peut aimer que ce qu'il a perdu, et le narrateur perdra, de manière radicale, la belle Hélène.

 

Hervé Bel