Les Ensablés – Ange-Jacques Gabriel (1698-1782) par le comte de Fels

Les ensablés - 04.10.2020

Livre - Cardinale - Ange-Jacques Gabriel - Comte de Fels


Le temps des vacances s'approche, ou s'éloigne : souvenez-vous, nous avions passé l’été à travers la Provence, en compagnie de Jean-Louis Vaudoyer. Cette fois, nous n’irons pas si loin, à peine pousserons-nous aux limites du département de la Seine-et-Oise ! Car nous sommes en 1927 et Jean-Louis Vaudoyer m’a demandé d’interviewer le comte de Fels, pour sa biographie d’Ange-Jacques Gabriel [1]. Le moyen de refuser ?
Par Antoine Cardinale


 

J’avais rendez-vous dans l’hôtel particulier du comte qui est sis au 135 du faubourg Saint-Honoré. A peine son secrétaire m’eut-t-il annoncé que le comte sortit en coup de vent.
« Non, je n’aurais pas le temps, je vais à la Chambre pour le débat sur la nationalité[2], j’aurai dix minutes peut-être mais mon livre mérite mieux que ça ! Venez ce samedi à Voisins, nous parlerons de Gabriel et vous resterez ! ! je ne suis pas homme à laisser perdre la précieuse tradition de l’hospitalité française, nous aurons de la compagnie et on s’amusera, mais rassurez-vous, nous ne dépasserons pas les limites d’une aimable gaieté ! Et quand vous craindrez de niaiser dans mon salon, il vous restera la forêt, les étangs et la bibliothèque ! » 
Et déjà dans sa voiture, le comte me cria :
« Laissez votre adresse, monsieur Cardinale, mon chauffeur vous attendra ».
Je n’avais pas encore eu le temps d’ouvrir la bouche.

La vie de château
Quelle belle ville que Paris et comme la vie est simple, assis au fond d’une Chenard et Walker Y3 Le Mans ! Passé la porte de Saint Cloud et le faubourg de Billancourt, quelle riante campagne ! Sèvres, Versailles, Rambouillet enfin ! Sur la Nationale 10, dégagés des encombrements, les neufs chevaux, quatre cylindres en ligne, moteur semi-culbuté et arbre à cames latéral avec deux soupapes par cylindre sont lancés à cent kilomètres à l’heure et avant qu’on ait pu se reconnaître, on entre dans le parc du château de Voisins.
Le château était comme un beau corps doré, se rafraîchissant au milieu d’un gazon de velours piqué de grands buis sombres. Au-delà des pelouses, saules, platanes et tilleuls versaient une ombre bleue sur le sable des allées.
Attendu sur le perron, je montais par un grand escalier aux degrés de marbre sur lequel veillait une statue de Venus chasseresse et j’entrais dans la bibliothèque. Par de grandes croisées, le regard donne sur l’horizon d’un large étang dont l’eau semble dormir ; sur ses rives plates, viennent boire les lourdes frondaisons de groupes d’arbres immenses. Sur les murs, derrière les vitrines d’une bibliothèque où le ciseau du sculpteur a posé le chiffre du comte, veillent en rang silencieux de lourdes reliures d’un or passé.
Ai-je fait le portrait du comte de Fels ? Un air de grandeur remarquable, l’aisance que donne un corps rompu aux exercices de la chasse, avec un naturel qui rend son abord plein d’agrément, mais en face de laquelle la familiarité est interdite. Vêtu d’un costume de laine d’un gris de fumée, d’une cravate en tricot de soie d’un bleu profond sur une chemise au col souple, on ne pouvait douter qu’un esprit vif et distingué répondît à une élégance si parfaite. 
« Bonjour monsieur Cardinale, un instant encore, prenez place, je termine mon service de presse. Voilà… celui-là est A Monsieur Henry Bordeaux, admiration, sympathie, gratitude. De toute façon il ne lit jamais les livres qu’on lui envoie, je le tiens de source sûre. M. Vaudoyer vous a dépêché pour chroniquer mon Ange-Jacques Gabriel. J’aime bien monsieur Vaudoyer, j’ai publié de ces textes dans la Revue de Paris  et il est d’une famille de grands architectes français, ce qui est pour me plaire. Vous êtes envoyé par lui, vous êtes le bienvenu ! Et c’est heureux, vous voyez le château de Voisins dans l’état où j’ai rêvé qu’il soit, il y a vingt-cinq ans ».
Je voulus manifester ma connaissance du sujet.
« Ne serait-ce pas trente-cinq ans, monsieur le comte ? Je vous pensais propriétaire depuis 1892 ? »
« Certes, mais les travaux ne commencèrent vraiment qu’en 1903. M.Sergent fut mon architecte, je lui ai pris le meilleur de son génie et après j’ai laissé ce qui en restait à Rothschild et à Camondo. Sur le domaine croulaient les vestiges du château du marquis de Croismare qui était gouverneur de la petite Ecurie du Roi, un château dont Gabriel avait donné les plans. J’ai retrouvé ces plans, je les ai, et j’ai rebâti le château. « Une chimère » comme dit ma femme. Savez-vous que les titres de la propriété remontent à l’an 768 ? à ce compte-là je suis de la vieille roche !
Combien cela m’a coûté ? Je vais vous le dire mais vous ne l’écrirez pas, ou plutôt non, c’est plus beau de laisser rêver. Vous écrirez : des millions. Dites que le gros œuvre m’a coûté quatre millions de francs-or. Oui, l’argent de ma femme. Sur ces sujets, je me suis mithridatisé des moqueries et de la calomnie. Ce n’est que ma résidence de campagne. Je chasse, en saison. Tout le confort moderne comme on dit : monte-plats, monte-charge, trente-six chambres, chauffage central et air pulsé dans les pièces de réception, l’eau chaude partout. Si j’étais américain, je serai une légende : mais je suis français ! J’ai fait à Voisins selon ce que j’ai écrit : dans l’architecture de l’époque Louis XV nous constatons deux tendances : l’une d’ordre artistique, c’est l’évolution du goût vers la pureté classique, l’autre d’ordre pratique, c’est la recherche de la commodité dans les aménagements intérieurs. Et bien voyez-vous, j’ai voulu remettre l’architecture dans cette voie.
Avec mes plans de deux-cent ans d’âge sur les bras, on peut dire que j’ai acquis un château d’Ange-Jacques Gabriel en état d’achèvement ! M.Duchêne en a achevé l’an passé les jardins, Si l’envie vous vient de vous promener, vous verrez les sculptures : []Jean de Bologne, Girardon, Clodion. »
« Il y a aussi, dis-je, des œuvres plus modernes dans la chapelle ».
Je me mordis les lèvres en me rappelant soudain que la chapelle conservait le triste souvenir d’un fils tombé au champ d’honneur. Le regard du comte se perdit un instant et doucement, sans répondre, il me désigna un volume posé à portée de sa main.
 « Connaissez-vous  ce livre ? Il est plaisant : La ménagerie du Vatican[3] » 
Il me mit le passage sous les yeux.
Le comte de Fels, même dépouillé du Frisch natal, était autrefois de Marseille. Maintenant il est originaire du Luxembourg. Il était reporter à Paris, quand il rencontra Mlle Lebaudy, fille de l'illustre marraine du nationalisme. M. Frisch épousa l'héritière du grand manufacturier et devint comte par l'appui de M. Lefebvre, dit de Béhaine, ambassadeur de France près le Saint-Siège. On regrette d'autant plus de ne pas donner les armes de ce gentilhomme qu'il les montre volontiers : à un grand dîner, elles étaient dessinées en fleurs sur la table. Elles ont paru en feu dans une pièce d'artifice. On les aperçut imprimées sur un accessoire de cotillon. Depuis 1905, M. Frisch a abandonné son titre romain pour prendre un titre ducal. Il a acheté une terre en Luxembourg qui s'appelle presque Frisch et qui fut un duché. Le nouveau duc a eu, en cette circonstance, un mot de charmante délicatesse : — Je ne suis pas entré sans émotion, avoua-t-il, dans cette demeure que les miens ont quittée depuis neuf cents ans. J'y ai trouvé partout des souvenirs chers. »
Le duc et la duchesse Frisch sont d'ailleurs renommés pour la bonne grâce et la simplicité de leur accueil.
 

« On ne peut pas être au goût de tout le monde, monsieur Cardinale, mais dans les grandes lignes, ce que vous avez lu est vrai. Mais au moins mon titre est documenté : il n'y a eu, doctus cum libro, depuis la chute de Charles X que trois cents familles françaises titrées par le pape. Et pourtant notre auteur croit savoir qu’il y a plus de deux mille personnes qui portent des titres pontificaux ! J’ajoute, pour vous montrer tout le prix que j’y attache, que comte romain est une inexactitude, et que je peux l’entendre comme une injure. On devrait dire et écrire comte du palais apostolique et de la cour du Latran. Mais je peux souffrir comte palatin, il faut bien vivre avec son temps. Croyez-vous que le roi d’Espagne, qui est un bon fusil et qui aime à venir à Voisins se compromettrait avec un usurpateur de particules ? Je porte d’argent à la croix ancrée de gueules. Diable ! j’oubliais, je suis aussi prince de Heffingen ! 
Voilà pour ma biographie ! Voulez-vous que nous parlions d’Ange-Jacques Gabriel ? »
 
Commander aux Dehors et aux Dedans
« Prenons les choses dans l’ordre, voulez-vous ? Quels furent les grands maîtres de l’architecture française classique ? Le Vau, Mansart et Gabriel.
Les Gabriel, c’est une dynastie, comme les de Brosse, comme les Mansart –qui s’apparentèrent d’ailleurs vers 1700 aux Gabriel. On retrouve les traces d’un Gabriel, maître-maçon à Argentan au XVIème siècle et pour faire court –la généalogie est dans mon livre- son grand père est déjà sur les chantiers de Versailles ; mais son père monte encore : il est reçu à l’Académie et reçoit ses lettres de noblesse. En 1734, il atteint le sommet : Premier architecte du Roi. Depuis 1729, Ange-Jacques travaillait avec son père, et partageait avec lui la confiance du Roi. Dès 1734 il est nommé contrôleur du château de Versailles. Lorsque son père meurt en 1742, il est immédiatement choisi par le Roi pour lui succéder, ce qui pourrait surprendre si la nomination ne précisait que le Roi prit cette décision connaissant ses talents et sa capacité. Jusqu’à la mort de Louis XV en 1774, il sera celui qui assistera, conseillera le souverain, contrôlant les dépenses, recevant les chantiers, distribuant les tâches. Mais que d’obstacles à surmonter, quelle guerre permanente contre les bureaux ! Le temps lui manqua toujours, et il n’est pas une lettre où ne paraisse la nécessité d’avancer les fonds ou de régler ce qui est dû pour mener à bien les chantiers. La versatilité du souverain ne lui facilite pas la tâche.
 
Le Roi ne travaille qu’avec Gabriel, et Gabriel ne connaît pas d’autres commanditaires que le Roi. Nous avons sur cette relation des témoignages sans équivoque, comme celui du duc de Luynes : il travaille très souvent seul avec le Roi pour des plans et des projets ou celui du marquis d’Argenson : le Roi fait continuellement dessiner devant lui le jeune Gabriel. Sa situation lui donne un droit de regard sur tous les projets monumentaux, sur toutes les résidences royales, et particulièrement sur ce qu’on appelait délicieusement les Dedans et les Dehors de Versailles. L’architecture, les décors, les jardins, il est celui qui donna le ton de l’art français entre 1730 et 1770 ; avec un caractère et dans un temps bien différent, il répond à l’emprise qu’eut Charles Lebrun sous le règne de Louis le Grand.
Puisque l’histoire d’Ange-Jacques Gabriel nous plonge dans le siècle de Louis XV, je ne ferai pas l’effort de dissiper les sottises écrites sur un règne qui ne se résume ni aux Parc aux Cerfs ni à l’abandon du Canada et des Indes.
Pour la simplicité de l’Histoire et la commodité idéologique, il fallait que le siècle conduisît par une pente fatale à la rédemption politique, à la Révolution. Vous sentez toute l’importance d’un système qui mît en opposition la vertu de Robespierre et les polissonneries du roi ; le peuple levé en masse, dictant ses lois à l’Europe et le maréchal de Soubise déconfit à Rossbach, cherchant une lanterne à la main où diable était son armée ; les tortillements du rococo et les Romains de David, dont Stendhal trouvait déjà qu’ils avaient l’air un peu bête.
Comme on voulut faire croire que la Révolution exerça une purification, il fallait donc que ce siècle fût infecté : les mœurs, les institutions, et les arts aussi. Tout fut enveloppé dans la condamnation haineuse du règne du Bien-Aimé : rien de ce qui avait été bien fait dans ce temps, ne put trouver grâce, et les arts tombèrent dans la dernière décadence.
Vous êtes parfaitement instruit de la réputation qu’on fit au Roi : le dissipateur des biens de ses sujets, l’esclave de ses vices, le plus faible des hommes, l’anti-modèle des rois vraiment grands, que sais-je encore ! Caricature : une espèce de libertinage de l’imagination, c’est la définition qu’en donne l’Encyclopédie en 1751, et bien nous sommes dans la caricature ! Il faudrait pour la défense du règne de Louis XV qu’on eût laissé parler le siècle. Vous connaissez la nouvelle de Rétif de la Bretonne : un prêtre va porter le viatique à un scieur de bois : « Vous aurez dans l’autre vie les consolations dont vous fûtes privé dans celle-là ». Et le bonhomme de s’écrier « Mais j’ai toujours eu du travail, de la santé, la meilleure des femmes et de bons enfants ! J’ai été des plus heureux ! « Oui, ce siècle fut des plus heureux, voilà ce qu’il nous dirait, ce dix-huitième siècle, si on le laissait parler !
Prenons 1761 : l’ordre d’exécuter le projet de Trianon porte la date du 2 octobre 1761. Je veux me représenter cette date comme le sommet de la civilisation française : sur cette pointe se tient en équilibre le passé et le futur. C’est quinze ans pour tard que la France va dévaler la pente effrayante qui la mènera à la Révolution. Mais en 1761, si le parti féodal ne trouve plus guère de soutien, si l’irréligion se manifeste partout, l’utilité sociale de la monarchie est en revanche attestée par tout ce qui pense. La monarchie héréditaire présente la forme de gouvernement le plus parfait : c’est de Voltaire.
Tandis que les républicains ne sont encore qu’une secte bruyante, le parti nouveau, celui qui se réclame à la fois de l’intelligence et de l’expérience, celui qui veut donner des lois à l’économie, c’est celui des physiocrates, autour de Quesnay, qui publie en 1758, sous la surveillance du Roi lui-même, qui a une véritable vénération pour l’auteur, son Tableau économique. Avec Buffon, et son Histoire naturelle, voilà les deux grands hommes ! Un savant a dépouillé cinq cent bibliothèques privées de cette époque : Buffon et Quesnay se trouve des centaines de fois, le Contrat social une seule fois ! Quant à Diderot dont on nous rebat les oreilles, et dont le clergé a eu la sottise de poursuivre la Lettre sur les aveugles, eh bien ! Le neveu de Rameau ou le Voyage de Bougainville n’ont été publiés qu’à la Restauration ! Les philosophes agaçaient tellement qu’ils arrachèrent à un cardinal, aimable sceptique à la mode du temps, cette exclamation : ils en feront tant, qu’ils finiront par me faire aller à la messe ! Dans les arts et dans les sciences, ce fut décidément le beau temps de la monarchie. »
« Mais dans l’économie ? » risquai-je.
« L’économie ? Parlons-en ! La population passe de dix-huit millions sous Louis XIV à vingt-sept millions à la veille de la Révolution ; le commerce extérieur quadruple ente 1715 et 1787. La débâcle monétaire de la Régence est réparée, et de 1726 à 1785, la monnaie est parfaitement stable. Le règne de Louis XV se tient au milieu de ces dates : je ne vois pas que la monarchie ait à rougir de ces chiffres, ni que les affaires furent si mal conduites. Mais après, les choses allèrent là où on n’aime pas qu’elles se dirigent. »

L’architecte et ses œuvres
« Ange-Jacques Gabriel est le véritable créateur du style officiel du règne, par sa position d’intermédiaire entre les artistes et le souverain. Il n’a pas fait, et c’est heureux, le voyage d’Italie : son dessin, ses idées se fussent gâtées. Après lui les Romains deviendront à la mode. Le pompéisme et le paestisme allait infecter l’art français. Gabriel préserva au contraire le meilleur des bonnes règles antiques en empruntant à l’art grec son élégance, la pureté de son langage, sans renier pour autant l’héritage français.
Il a brillé également dans des exercices aussi différents que celui de l’Ecole militaire, bâtiment clôturé et dans celui de la place Louis XV, gigantesque espace ouvert auquel il donna un caractère unique. Hélas, dans ce dernier cas, il est bien difficile d’en juger sur pièce : il y a loin de la place Louis XV,  avec sa statue du roi et dont un tableau de Jean Baptiste le Prince nous donne une charmante évocation, à cet espèce de circuit pour automobile, que l’on nomme place de la Concorde et que l’on a décoré d’un obélisque donné par un satrape à la France, enlaidie de réverbères en fonte et de statues noircies ! L’article du Mercure de France du mois d’aout 1763 qui décrit la place aux lecteurs prédit qu’elle sera extrêmement fréquenté ! c’est bien vu, mais les contemporains de Gabriel ne s’y reconnaîtraient pas.
Une grande partie de l’œuvre d’Ange-Jacques a disparue –comme le château de Saint-Hubert - ou a été défigurée, comme à Compiègne, les frontons et l’ornementation datent du règne de Louis XVI, la salle des Fêtes de celui de Napoléon 1er, les frontons des pavillons de l’entrée de Napoléon III. Et que dire du parterre du château avec l’admirable percée qui lui donnait toute sa grandeur et dont nous n’avons plus que quelques gravures !
Non, je ne vois que la salle de l’Opéra à Versailles, quand on l’aura rendu dans son état d’origine pour témoigner par exemple du talent de coloriste qu’employa Gabriel pour décorer cette salle dans une harmonie de vert clair et d’or avec des touches lumineuses de marbres gris et jaunes.
Et certes il y a le Petit Trianon. Il fut conçu pour Madame de Pompadour : la sculpture, les boiseries furent exécutées entre 1765 et 1768. Dire qu’il passe pour incarner le style Marie-Antoinette ! Elle n’apporta que des exagérations, et un mauvais goût très allemand dans le mobilier et dans l’art décoratif en général. Les documents nous la montrent versatile dans ses choix et inconsciente des embarras financiers qui pèsent sur la couronne, et surtout d’une sotte imprudence devant l’opinion. C’est elle qui à la place du jardin botanique dont Jussieu fit le classement, et pour lequel on alla chercher au fond du Liban et de l’Anti-Liban les cèdres et les pins -des spécimens que l’on voit encore - c’est elle, Marie-Antoinette, qui a imposé ce jardin anglo-chinois qui défigure ce côté-là. Gabriel, qui dessinait les jardins autour des bâtiments dont on lui demandait les plans, n’eût pas aimé, croyez-moi !
Il prit son livre sur une table chiffonnière du travail le plus délicat, feuilleta un peu et lut à haute voix.

Il est à peine nécessaire de combattre cette erreur dans laquelle ne peuvent tomber les amateurs ayant une connaissance élémentaire de l’histoire de l’art français. Le Petit Trianon est l’œuvre de Gabriel où apparaissent le plus nettement ses qualités caractéristiques. Le grand artiste, parvenu au terme de son évolution, dégagé des influences qui l’ont guidé au début de sa carrière, affirme ici sa manière personnelle et sa maîtrise indiscutable. Le caractère propre d’un chef d’œuvre, en architecture, aussi bien qu’en peinture, en musique ou en littérature, est de s’imposer à l’admiration de la foule de manière à être apprécié par les ignorants aussi bien que par les délicats. Le Petit Trianon jouit de ce privilège et de toutes les œuvres de notre architecture classique, c’est certainement celle dont les profanes saisissent le plus aisément le charme et l’harmonie. Quelle perfection ! Le soubassement a les deux tiers de l’ordonnance et la hauteur de l’attique est de un tiers par rapport à l’étage noble.

Mais il y a un passif à l’œuvre de Gabriel : c’est vrai, le château de Fontainebleau ne fut pas respecté. Il fallut détruire sous la consigne du roi la galerie d’Ulysse, la gallerie d’Ullice, comme on la trouve nommée dans la simplicité de l’orthographe du temps. Gabriel en est responsable, même s’il le fit sur ordre : disparue à jamais la galerie décorée par Nicola dell Abate sur les dessins du Primatice, qui fut l’école de la peinture française : admirée par Poussin, par Rubens qui en en copia les morceaux, et dont tous nos maîtres firent leur éducation. Gabriel donna en compensation -mais c’est bien insuffisant car le dommage était irréparable- la salle du Conseil et la Chambre du roi. Dans cette dernière, j’ai observé que c’est la porte, qui remontait au temps de Louis XIII, qui donne le thème des panneaux de boiseries que Verberckt a sculpté. Si c’est un larcin, on ne pouvait le prendre à un meilleur endroit ; si c’est un hommage, il nous signale que Gabriel n’a pas voulu que tout ce décor renaissant disparût pour jamais.
En revanche, inscrire une seconde fois Gabriel dans le livre infamant du vandalisme pour la destruction de l’escalier des Ambassadeurs à Versailles est plus contestable, mais c’est un vaste débat !"

Amusons nous !
« Gabriel n’avait jamais fait l’objet d’une biographie un peu détaillée[4]. Les dictionnaires sont inexacts ou incomplets ; le portrait de Greuze qu’on vous donne partout pour celui de Gabriel est le portrait d’un illustre inconnu ! Le seul portrait certain d’Ange-Jacques est le buste que sculpta Lemoyne, qui est au Louvre. Les documents les plus intéressants, c’est une Anglaise, lady Dilke, qui les a trouvés et qui les a donnés dans un ouvrage plus général sur l’architecture française[5]. Une Anglaise, et même pas une historienne, un amateur, comme moi ».
Je vis passer une ombre sur son visage.
« Non, je n’ai pas été un dilettante, les recherches m’ont coûté ; j’ai travaillé comme un étudiant, fouillant aux cartons des Archives nationales, au Cabinet des Estampes et à la Bibliothèque nationale ; j’ai persécuté les notaires, demandant des contrats ensevelis sous plus de paperasse qu’il n’y a de sable dessus les sarcophages d’Egypte ! J’ai recopié les inventaires, les testaments. Tout est de première main, tout ce que j’ai trouvé n’avait jamais été exploité. Les professeurs seront obligés de citer mon ouvrage, même si cela doit leur déchirer la bouche.
Souvent, la prose de l’amateur sent la peinture fraîche : des connaissances apprises d’hier et dont l’assimilation hésitante se trahit de mille façons. Je trouve que mon livre n’est pas cela. Mais pour le milieu des historiens d’art, je ne suis ni savant, ni critique, ni même écrivain d’art. L’histoire de l’art ne laisse aujourd’hui aucune place à l’amateur : on tolère le curé qui fait l’histoire de son église, la dame un peu toquée qui fait la généalogie de sa famille, mais l’amateur est réputé n’avoir pas les qualifications, c’est-à-dire ni les connaissances ni les méthodes pour s’attaquer aux sujets de prestige.
Sa place n’est marqué que si, fortuné, il a donné, et s’est gardé d’écrire ; dans ce cas-là on pose une plaque en bronze et tout le monde est content[6]. Il est à l’histoire de l’art ce que le rebouteux est à la médecine moderne : le témoignage inquiétant, voire dangereux de l’âge obscur de la discipline, et une menace professionnelle. Qui osera ouvrir dans les manuels d’histoire de l’art un chapitre sur les amateurs ?
J’étais confiant au temps où j’écrivais Ange-Jacques Gabriel. Les pamphlets à la fin du XVIIIème siècle incriminaient déjà les gabriélistes ; les critiques me traitèrent de gabriélâtre. Cela ne me faisait rien.
Je pensais avoir édifié un manifeste à l’art classique, je pensais avoir écrit une œuvre solide comme la pierre. C’était très prétentieux. Au moins aurai-je rendu au public les noms un peu oubliés de ceux qui furent au cœur de ces chantiers et dont nous sentons le génie : Verberckt et Rousseau pour les boiseries, Oudry, Carle Van Loo pour les peintures, pour la sculpture Falconet et Pigalle...
Ai-je porté les dernières chances de l’art classique ? Au lieu de cela voyez comme l’époque dégénère : le moderne triomphe et on me confond avec un certain Laurent Fels qui écrit sur les cubistes. L’art moderne déferlait sur le monde et je lui criai qu’il eût à se retirer ! C’était cela la chimère ! Dame ! C’était en 1912, j’étais confiant ! Je ne le suis plus. »
J’observais un silence convenable à cette déploration finale quand le comte me tendit un exemplaire du livre.
« Vous lisez le latin, monsieur Cardinale ? « 
Je lus : A monsieur Cardinale, Poterunt discussis forte tenebris  Ad purum priscumque iubar remeare nepotes. »
Soudain une cavalcade, des bruits et des rires arrivèrent jusqu’à nous et répondirent drôlement à des  pronostics qui me ramenait à la fois aux âges sombres de la civilisation –je sentais que c’était à cela que devait se référer ce tenebris-  et à d’épouvantables souvenirs de version latine.
« Allons, dit le comte, je crois qu’on se remue au salon et que l’heure des cocktails est arrivée. Cocktails : peut-être entendez-vous mieux l’anglais que le latin ? «  
 

[1] Jacques-Ange Gabriel, premier architecte du roi, Emile-Paul, 1912. La deuxième édition  (Henri Laurens, 1924) que j’ai utilisée pour cette chronique, a été enrichie par l’auteur, particulièrement dans sa partie consacrée aux jardins.
[2] La loi du 10 aout 1927 réduisit de dix à trois ans le période de séjour pour être naturalisé français. Il n’est pas certain que le nationalisme ombrageux du comte s’en trouvât content.
[3] Jean de Bonnefon, La Ménagerie du Vatican ou le Livre de la noblesse pontificale, 1906, disponible sur Gallica.
[4] Il faudra attendre 1933 avec Ange-Jacques Gabriel par Georges Gromont, pour avoir une étude comparable à celle du comte de Fels.
[5] Parmi les ouvrages les plus complets sur l’architecte, on peut mentionner Gabriel, par Jean-Marie Pérouse de Montclos, Editions du patrimoine, 2012 et Christopher Tadgell, Ange-Jacques Gabriel, A.Zwemmer, 1978
[6] En 1930, à la tête d’un comité de donateurs, c’est notamment la générosité du comte de Fels qui permit à l’Institut catholique de Paris de se doter d’une bibliothèque moderne qui porte encore son nom.


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