Les Ensablés - "Anna" d'André Thérive (1891-1967): un grand roman réaliste, et pas que.

Les ensablés - 11.05.2014

Livre - Bel - Thérive - Anna


Je viens de lire -dévoré, plutôt- "Anna" (1930) d'André Thérive (de son vrai nom Roger Puthoste), un des instigateurs du "Mouvement du roman populiste" avec Léon Lemonnier dont je vous parlais il y a peu. André Thérive fut grammairien, critique littéraire, "soutien inconditionnel" de Simenon (1), spécialiste de Huysmans et (surtout) romancier, bref un grand nom d'après 1914. Pendant la guerre 39-45, il continua d'écrire ses articles littéraires pour Le temps et eut le malheur d'accepter un voyage à Weimar, ce que le Comité national des écrivains ne lui pardonna pas. L'après-guerre l'oublia, et il mourut en 1967. Lire à ce sujet ce qu'en dit Wikipédia (ici).

 

Par Hervé Bel

 

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"Anna" est une histoire simple où l'on perçoit l'influence de Flaubert, de Maupassant, mais aussi de Huysmans. En le lisant, j'avais le sentiment de l'aboutissement d'une technique littéraire éprouvée: rien que le style indirect, aucune analepse, une mécanique bien huilée, et un plan implacable et mûrement réfléchi. Le texte est parfois si précis qu'il pourrait servir un document sur la vie de la petite Anna et de son mari, le sergent Chantiran. Bien que l'action se déroule principalement entre Tulle et Limoges, le roman n'est pas régionaliste. Le lieu n'apparaît que comme un décor à la vie des deux personnages, et ne rentre en compte que s'il joue un rôle dans le développement de l'histoire. L'utilisation du style indirect, presque constante, permet au lecteur de connaître exactement les pensées - de prime abord - rudimentaires des protagonistes. Aucun événement grandiose, saillant, romanesque ne vient troubler le cours du récit,et pourtant le lecteur est pris, car c'est l'histoire d'une femme qui naît à la vie intérieure. Robert Vivier, dans son essai "Anna et le Hasard" écrit que le roman populiste, c'est le refus "de frapper l'imagination, d'émerveiller et de surprendre" (cité par Nicolas Mignon dans "Les grandes guerres de Robert Vivier").

 

Tableau de Munch (1913)

 

Le roman commence sur un quai de gare. Anna, vingt ans, qui est allée visiter son mari dans le camp de la Courtine où ont lieu les manœuvres, rate son train pour Tulle: il n'y en a pas d'autre avant le lendemain. Elle se trouve en pleine campagne. Fuyant le chef de gare qui lui fait des propositions, elle accepte d'être conduite à Treignac par un représentant de commerce plus âgé qu'elle, un bavard sympathique du nom de Bournazel. Le phaéton traverse la forêt. M. Bournazel lui parle de ses voyages périlleux: "Et puis, quand l'hiver arrive, des tas de bêtes qui vont en chasse! Moi qui vous parle, madame Chantiran, il y a dix ans, au moment de la neige, j'ai eu les loups à mes trousses. On voyait leurs yeux briller." Et la petite dame a peur.

 

Son aventure, sa petite aventure commence qui va bouleverser sa triste existence. Arrivée à Treignac, elle est conduite à l'auberge et conviée à dîner par Bournazel et ses amis du bourg. La bande de joyeux lurons hésite à la croire la maîtresse de Bournazel. Elle accepte de boire un peu, se sent bien puis se demande, songeant à son mari: "Est-ce qu'il faudrait lui raconter tout par le menu, à Tulle, quand ils seraient réunis? ne serait-ce pas bien compliqué?" Soudain, le silence se fait autour d'elle. "Elle reprit conscience: ils étaient déjà levés, comptant des sous, refermant de gros portemonnaies, et quelques-uns bâillaient sous la lampe, s'étiraient."

 

Il est temps de se coucher. M. Bournazel l'accompagne à sa chambre. Le lecteur va croire que... Bournazel, effectivement, lui vole un baiser: "Elle jeta un cri et poussa sa porte. Il aurait voulu s'excuser, mais il n'eut pas le temps, et resta seul, fort penaud, fort irrité." Sitôt dans sa chambre, "l'obscurité établie, elle sentit l'odeur moisie de la vaste chambre, au plafond bas; elle entendit aussi dans le grenier les galopades de chats, du grain qui coulait d'un sac, quelques craquements de bois, la scie minuscule des tarets qui faisait songer à la pluie."

 

Et elle entend aussi les ronflements de Bournazel dormant dans la chambre à côté. Puis soudain, un gémissement et un autre. Elle hésite. Est-ce que Bournazel serait malade? Elle n'y tient plus. Elle va dans le couloir. La porte de la chambre de son voisin est ouverte. Anna entre et découvre qu'il est mort. Elle appelle au secours. Le patron de l'hôtel arrive, la découvre dans cette chambre: dès lors plus de doute, elle est la maîtresse de Bournazel.

 

Anna se sent obligée de retarder son voyage, adoptant sans même en avoir conscience, le comportement de "maîtresse" qu'on attend d'elle (elle est si faible). Puis le lendemain, s'en retourne à Tulle, craignant que son mari ne soit déjà rentré. C'est une brute qui aime sa femme pourvu qu'elle lui obéisse, ce qu'elle fait avec application. Elle a peur de ses yeux durs qui la fixent parfois. Comme elle n'a pas le courage d'avouer sa petite histoire (trop buté, il ne comprendrait pas), elle se sent coupable. Une culpabilité d'abord douloureuse. Puis petit à petit, comme l'événement s'éloigne et que rien ne semble devoir la confondre, Anna se laisse aller à regretter son aventure. Mieux, elle va chercher à la retrouver, un peu.

 

Lorsque son mari est muté à Limoges, se souvenant que la mère de Bournazel y habite, elle va se présenter à elle comme la maîtresse de son fils, rôle qu'elle endosse à chaque visite avec un plaisir croissant. Par le rêve, la faute et le secret, Anna, la petite ménagère, a enfin le sentiment d'exister pleinement. A côté, son mari fait pâle figure: elle le juge. La façon dont est décrite cette lente évolution m'a laissé pantois: cela vient lentement, comme dans la vie. Évidemment, cette histoire va mal finir, mais pas comme on peut l'imaginer. A la fin de la première partie, Anna meurt par accident, au moment où elle avoue à son mari qu'elle a eu des amants: mensonge énorme qu'elle prononce avec une espèce de fierté.

La deuxième partie, passionnante elle aussi, est l'histoire du mari, après la mort de sa femme, et qui, chose curieuse, finira, pour avoir le sentiment d'être, par s'accuser du meurtre de sa femme, et mourir bêtement. On le suit en Algérie, à Oran, puis dans une petite ville du désert où il tombera, tout en ayant un aperçu de la vie coloniale des petites gens.

 

Quel roman! En 1938, Edmond Jaloux écrivit dans le Temps du 15 avril qu'Anna était un des meilleurs romans de son époque. Voilà ce qui peut nous engager à lire d'autres romans d'André Thérive.

 

(1) dans Vagabondages littéraires dans Paris. J.P. Caracalla Hervé BEL.