Les Ensablés - "Anna" d'André Thérive

Les ensablés - 23.02.2020

Livre - Bel - Thérive - Anna


Chers lecteurs des Ensablés, La Thébaïde publie ces jours-ci un des romans que je place parmi les meilleurs. Jusqu'à ce jour, il n'avait pas été réédité. Nous en avions déjà parlé en 2014: il s'agit d'Anna. Précipitez-vous si vous aimez Maupassant, Flaubert et Huysmans (dont d'ailleurs Thérive était un spécialiste). Il vous faut d'autant plus vous procurer ce texte exceptionnel qu'il est préfacé par notre excellent ami, collaborateur des Ensablés, François Ouellet qui, depuis des années, pour notre plaisir, explore la littérature française des années 30.
Par Hervé Bel
 

 
En lisant Anna, j'ai le sentiment de l'aboutissement d'une technique littéraire éprouvée: rien que le style indirect, aucune analepse, une mécanique bien huilée, et un plan implacable et mûrement réfléchi. Le texte est parfois si précis qu'il pourrait servir de document sur la vie de la petite Anna et de son mari, le sergent Chantiran. Bien que l'action se déroule en partie àTulle et Limoges, le roman n'est pas régionaliste. Aucun événement grandiose, saillant, romanesque ne vient troubler le cours du récit,et pourtant le lecteur est pris, car c'est l'histoire d'une femme qui naît à la vie intérieure. Robert Vivier, dans son essai "Anna et le Hasard" écrivait à juste titre que le roman populiste, c'est le refus "de frapper l'imagination, d'émerveiller et de surprendre" (cité par Nicolas Mignon dans "Les grandes guerres de Robert Vivier"), ce qui n'empêche pas de fasciner.

Le roman commence sur un quai de gare. Anna, vingt ans, qui est allée visiter son mari dans le camp de la Courtine où ont lieu les manœuvres, rate son train pour Tulle: il n'y en a pas d'autre avant le lendemain. Elle se trouve en pleine campagne. Fuyant le chef de gare qui lui fait des propositions, elle accepte d'être conduite à Treignac par un représentant de commerce plus âgé qu'elle, un bavard sympathique du nom de Bournazel. Le phaéton traverse la forêt. M. Bournazel lui parle de ses voyages périlleux: "Et puis, quand l'hiver arrive, des tas de bêtes qui vont en chasse! Moi qui vous parle, madame Chantiran, il y a dix ans, au moment de la neige, j'ai eu les loups à mes trousses. On voyait leurs yeux briller." Et la petite dame a peur.

Ainsi commeence son aventure, sa petite aventure qui va bouleverser sa triste existence. Arrivée à Treignac, elle est conduite à l'auberge et conviée à dîner par Bournazel et ses amis du bourg. La bande de joyeux lurons hésite à la croire la maîtresse de Bournazel. Elle accepte de boire un peu, se sent bien puis se demande, songeant à son mari: "Est-ce qu'il faudrait lui raconter tout par le menu, à Tulle, quand ils seraient réunis? ne serait-ce pas bien compliqué?" Soudain, le silence se fait autour d'elle. "Elle reprit conscience: ils étaient déjà levés, comptant des sous, refermant de gros portemonnaies, et quelques-uns bâillaient sous la lampe, s'étiraient."

Il est temps de se coucher. M. Bournazel l'accompagne à sa chambre. Le lecteur va croire que... Bournazel, effectivement, lui vole un baiser: "Elle jeta un cri et poussa sa porte. Il aurait voulu s'excuser, mais il n'eut pas le temps, et resta seul, fort penaud, fort irrité." Sitôt dans sa chambre, "l'obscurité établie, elle sentit l'odeur moisie de la vaste chambre, au plafond bas; elle entendit aussi dans le grenier les galopades de chats, du grain qui coulait d'un sac, quelques craquements de bois, la scie minuscule des tarets qui faisait songer à la pluie."

Et elle entend aussi les ronflements de Bournazel dormant dans la chambre à côté. Puis soudain, un gémissement et un autre. Elle hésite. Est-ce que Bournazel serait malade? Elle n'y tient plus. Elle va dans le couloir. La porte de la chambre de son voisin est ouverte. Anna entre et découvre qu'il est mort. Elle appelle au secours. Le patron de l'hôtel arrive, la découvre dans cette chambre: dès lors plus de doute, elle est la maîtresse de Bournazel.

Anna se sent obligée de retarder son voyage, adoptant sans même en avoir conscience, le comportement de "maîtresse" qu'on attend d'elle (elle est si faible). Puis le lendemain, s'en retourne à Tulle, craignant que son mari ne soit déjà rentré. C'est une brute qui aime sa femme pourvu qu'elle lui obéisse, ce qu'elle fait avec application. Elle a peur de ses yeux durs qui la fixent parfois. Comme elle n'a pas le courage d'avouer sa petite histoire (trop buté, il ne comprendrait pas), elle se sent coupable. Une culpabilité d'abord douloureuse. Puis petit à petit, comme l'événement s'éloigne et que rien ne semble devoir la confondre, Anna se laisse aller à regretter son aventure. Mieux, elle va chercher à la retrouver, un peu.

Lorsque son mari est muté à Limoges, se souvenant que la mère de Bournazel y habite, elle va se présenter à elle comme la maîtresse de son fils, rôle qu'elle endosse à chaque visite avec un plaisir croissant. Par le rêve, la faute et le secret, Anna, la petite ménagère, a enfin le sentiment d'exister pleinement. A côté, son mari fait pâle figure: elle le juge. La façon dont est décrite cette lente évolution laisse pantois: cela vient lentement, comme dans la vie. Évidemment, cette histoire va mal finir, mais pas comme on peut l'imaginer. Je ne vous en dis pas plus.
La deuxième partie, passionnante elle aussi, est l'histoire du mari. On le suit en Algérie, à Oran, puis dans une petite ville du désert où il tombera, tout en ayant un aperçu de la vie coloniale des petites gens. Son destin est lié à celui d'Anna, à vous de découvrir.

Quel roman! Dans sa préface, François Ouellet a raison de dire qu'Anna, et la forme du prénom nous le fait entendre, c’est bien sûr une nouvelle Emma au tournant du siècle — mais sur le mode mineur, car le rêve se fabrique avec trois fois rien. 

En 1938, Edmond Jaloux écrivit dans le Temps du 15 avril qu'Anna était un des meilleurs romans de son époque. Voilà ce qui peut nous engager à lire d'autres romans d'André Thérive.


Hervé BEL (une partie de cette article a été rédigée en 2014 pour le Ensablés).



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