Les Ensablés - Aperçu de Robert Margerit (1910-1988) - écrivain et historien

Les ensablés - 07.08.2016

Livre - Bel - Margerit - écrivain


Chers lecteurs, l'article ci-dessous fut publié en 2011 et porte sur un auteur à lire absolument, Robert Margerit dont certaines des oeuvres sont rééditées chez Phébus. Bonne lecture.

 

Robert Margerit (1910-1988) conserva toute sa vie un attachement viscéral pour le Limousin. Son œuvre, très fournie, fourmille de références sur cette région, même si Margerit ne doit pas être considéré comme un écrivain "régionaliste", le Limousin n'étant qu'un décor dans ses romans. Il a été l'ami d'écrivains brillants: Georges Emmanuel Clancier, auteur fameux du "Le pain noir", qui fut adapté à la télévision en feuilleton (dont le visionnage montre en quelle décrépitude est tombé le genre désormais), et d'autres vastes sagas qu'Omnibus a rééditées; et aussi Jean Blanzat, romancier moins populaire que Clancier, mais tout aussi talentueux, comme on le verra dans une prochaine chronique. Je ne crois pas que Margerit ait rencontré Paroutaud, auteur d'un roman étrange intitulé "la ville incertaine" réédité par le Dilettante, que je recommande aussi aux curieux du bizarre. Car ce livre est bizarre: il raconte l'histoire d'un homme vivant dans une cité où les lois changent de jour et jour... Comment vivre dans ces conditions? Mais je passe.

 

Par Hervé Bel

 

 

 

Robert Margerit passa la première partie de sa vie à écrire des romans "contemporains", dont l'un, le "Dieu nu" obtint le prix Renaudot en 1951. Plus fort, me semble être son roman "le Château des Bois-noirs", paru en 1954. Hélène a épousé Gustave, homme riche, qui l'a convaincue de venir vivre avec lui au Château des Bois-noirs. L'homme est charmant, aimant, taciturne (cela plaît aux femmes amoureuses). Il y a la mère de Gustave, et puis Fabien, le frère de Gustave, parfois de passage, et que Gustave a décrit à Hélène comme un mauvais garçon, et qu'elle évite. Mais Gustave, comme si la terre, la nature, le château, l'empoisonnaient lentement, va changer insensiblement, négligeant sa femme, soutenant sa mère contre elle, errant des jours et des jours comme une bête sauvage dans la forêt, en compagnie d'un de ses serviteurs, une brute frustre qui le suit pas à pas. Peu à peu, s'instaure dans le château un climat de terreur et d'ennui. Le frère de Gustave s'avère un homme bien vers lequel Hélène va se tourner pour avoir de l'aide. Elle déclenchera ainsi, sans le savoir, un drame inattendu, sur fond de vieilles histoires de famille. Les descriptions de la nature sont magnifiques, jamais ennuyeuses. Cela fait penser, parfois, à Henri James par la subtilité des analyses, dans un climat d'étrangeté. Un peu, aussi, au Rebecca de Daphné du Maurier, sauf que le héros, Gustave, n'est pas le torturé mais sympathique propriétaire de Manderley.

 

 

Mais ce sont surtout les romans "historiques" de Margerit qui méritent l'attention. C'est avec réticence que j'utilise ces termes accolés de "roman historique", car le genre est parfois méprisé, et je ne voudrais pas que Margerit soit confondu avec la masse des romans historiques parus ces dernières années. Si les textes de Margerit, en particulier "la Terre aux loups" se situent effectivement dans le passé, leurs propos, orientés sur les héros, et non sur les péripéties, montrent l'homme dans sa permanence.

 

 

"La terre aux loups" (1958) commence comme la Chartreuse de Parme... Par la bataille de Waterloo à laquelle un colonel d'Empire, hobereau du Limousin, participe. Contrairement à Fabrice, le colonel est déjà âgé, pas loin de la quarantaine, et cette bataille perdue sonne le glas d'une certaine vie qu'il a menée des années durant. La description de la bataille, vue de l'intérieur (et non pas de l'extérieur comme dans Stendhal) est remarquable, compréhensible, vivante. Ce n'est pas un hasard si en 1964 Margerit écrivit le "Waterloo" de chez Gallimard, dans la collection  "Journées qui ont fait la France". Pendant la retraite qui le conduit à Paris, le colonel s'éprend d'une jeune femme à la vie facile; comme le héros du Château des Bois-noirs, il l'emmène dans sa propriété limousine, décidé à enfin vivre tranquillement, comme tout noble de la région. Il ne l'épouse pas, surtout par indifférence aux convenances, mais l'entourage mondain de la région le croit marié avec cette belle jeune femme, heureuse enfin, dans cette propriété où elle peut galoper, recevoir, et avoir des enfants. Mais on ne refait pas sa vie, on n'oublie pas ses habitudes; la tranquillité est un cauchemar pour qui a connu l'épopée de Napoléon. Finis les combats, les clairons, les charges de cavalerie... L'ennui vient pour le colonel. Et comme un ennui ne vient jamais seul, des rumeurs sur sa femme se répandent à cause d'un solliciteur éconduit. Bientôt elle n'est plus reçue nulle part, et le silence gagne la maison, et plus seulement cette terre que le colonel ne cesse d'arpenter. Il y a comme dans le Château des Bois-noirs, ce rôle ambigu de la Terre. Tantôt nourricière, tantôt mortifère. Elle est la vie et la mort. Et pour les héros de Margerit, hommes d'action réduits à l'inaction, elle est mortelle. Le colonel mourra, laissant une femme et des enfants sombrant peu à peu dans une folie que je vous laisse découvrir.

 

Margerit  a écrit aussi une somme énorme, intitulée "La Révolution": quatre tomes parus en 1968 (réédités chez Phébus) qu'on lit d'une traite. On suit, à travers le héros envoyé aux Etats Généraux de 1789, l'histoire de toute la Révolution. Ses rouages y sont expliqués. On y croise les principaux acteurs, Danton, Robespierre, Madame Roland, avec un certain parti pris. Mais tout de même, quel talent de mise en scène! bataille de Valmy, la Terreur, tout y est. On songe, en le lisant, à cet autre chef d'œuvre sur la Révolution, le roman d'Anatole France "Les dieux ont soif". Il est étonnant qu'un tel auteur soit tenu dans l'oubli, ou presque. Il est vrai qu'il n'inventa rien, que ses histoires étaient classiques, que son style, quoique riche, l'était également. Mais c'est oublier le plaisir de la lecture qu'il procure. Si un samedi vous allez en librairie, il faut acheter les ouvrages de Margerit. On consultera également le site des amis de Robert Margerit.

 

Hervé BEL