Les Ensablés - "Ariane jeune fille russe" de Claude Anet (1868-1931)

Les ensablés - 24.01.2016

Livre - Bel - Anet - Cohen


Depuis plusieurs années, mes amis me sachant friand de découvertes m'envoient des vieux livres. Bertrand K. m'a trouvé un roman curieux publié en 1920 par un certain Claude Anet, Ariane jeune fille russe, réédité en 1927 dans la belle collection d'Arthème Fayard "Le livre de demain" orné de 29 bois originaux de Angelina Beloff réprésentant des scènes de la vie russe: traineau dans une rue bordée d'une église à bulbes, datcha en bois... Bref, tout ce qui appartient à l'imagerie des nuits de Moscou. Pourtant, ce roman est original, étonnant, par son thème: l'histoire d'une jeune fille libre d'avant la Révolution russe et qui fait le tourment d'un séducteur beaucoup plus âgé qu'elle.

Par Hervé Bel

 

 

Je suis presque sûr que vous ne connaissez pas Claude Anet. Si vous le connaissez, c'est peut-être par les quatre volumes de la Révolution russe de mars 1917 à juin 1918 (Payot, 1917-1919) qu'il publia après son séjour à Moscou dont il se servit d'ailleurs pour écrire Ariane jeune fille russe. Ou bien, amateur de cinéma, vous n'ignorez pas que ce roman fut adapté deux fois au cinéma, notamment par Billy Wilder en 1957 avec, excusez du peu, Gary Cooper, Audrey Hepburn et Maurice Chevalier... Autre possibilité, vous savez qu'Ariane concourut au prix Goncourt de 1920 qui couronna finalement Nêne d'Esnest Perochon (cf.ici). Au sujet d'Ariane, Lucien Descaves, alors membre de l'illustre académie, écrit: Ce fut pour nous une révélation. Un grand romancier nous était né, de la classe de Dostoïevski et de Pierre Louÿs. Je crois bien que Claude Anet eut remporté le Prix Goncourt, si les membres de l’Académie ne croyaient avoir la mission de découvrir le talent dans la jeunesse. L’auteur n’était plus un débutant. L’écrivain avait fait ses preuves ; c’était même un chevronné. Le Prix Goncourt fut décerné à un instituteur breton, M. Pérochon, dont le roman : Nène, bien que non sans mérites, était littérairement inférieur à Ariane (ici).

 

Diantre, voilà qui attire! Mais qui est ce Claude Anet? L'auteur s'appelle en réalité Jean Schöpfer. Né à Morges en 1868 en Suisse, mort en 1931 à Paris, il était suisse, d'une famille française émigrée après la Révocation de l'édit de Nantes. Claude Anet, son nom de plume, il le tire des Confessions où ledit Claude Anet y apparaît comme le jardinier et amant de Madame de Warens, et dont Rousseau écrira: Claude Anet était sans contredit un homme rare, et le seul même de son espèce que j’aie jamais vu. Schöpfer aimait sans doute Rousseau, mais il ne devait pas lui déplaire d'avoir pris le nom de son concurrent dans le coeur de Madame de Warens.

 

Schöpfer est un écrivain dont la vie m'évoque celle de Paul Morand. Comme lui, il est parfaitement adapté à son temps et aux nouvelles techniques. Il aime les femmes, beaucoup, et les voyages encore plus. On lui doit ainsi Voyage idéal en Italie (1899) et Les Roses d'Ispahan - La Perse en Automobile, à travers la Russie et le Caucase (1906). Sportif, il est champion de tennis et gagne le championnat de France, futur Roland Garros. Polyglotte, il traduit les quatrains de son ami Mirza Muhammad Kasvini. Diplomé de l'Ecole du Louvre, il collabore à la Gazette de l'art. Romancier, enfin, il utilise ses voyages pour parler de l'amour, singulièrement dans cette Ariane jeune fille russe dont la publication fut un succès et un scandale.

 

Le propos peut se résumer, en apparence tout au moins, à ce que l'amant d'Ariane, Constantin Michel, déclare à son amie Natacha qui l'aime et qu'il ne peut aimer puisqu'Ariane le fait souffrir: Ces filles, fort intelligentes pour la plupart, imaginent que la Russie doit donner une nouvelle civilisation au monde et que, la première, elle se défera des préjugés qui depuis trente siècles et plus oppriment les sociétés. Ces petites filles de nihilistes déclarent que le plus absurde et le plus tyrannique des préjugés est celui de la virginité. Elles ne disent pas : « En vertu de quelle règle la jeune fille doit-elle arriver intacte au mariage ? » – car ce serait leur faire injure que de vouloir mettre en discussion le mariage sur lequel elles ont formulé depuis longtemps leur conclusion négative. Elles disent : « La femme comme l’homme a le droit de disposer de son corps. Elle en fera un sujet d’expériences, si cela lui plaît. Elle en usera à son plaisir et convenance. Il n’y a pas de morale de l’amour. »

 

Ariane est une jeune étudiante brillante, orpheline, dont s'occupe sa tante Varvara, femme libre, d'une indulgence sans nom pour sa nièce, et qui professe en amour des théories étonnantes pour le milieu bourgeois où elle évolue: Elle regardait l’amour à la façon des hommes. Elle prenait un amant quand l’envie lui en venait et le quittait lorsqu’elle en trouvait un autre plus à sa fantaisie. Elle n’imaginait ni que l’on s’unît dans des transports de passion, ni que l’on se séparât dans les larmes.

 

Ariane semble la suivre dans cette voie. Très intelligente, belle, elle séduit les hommes, jeunes étudiants ou vieux barbons, s'amusant à rendre fou le jeune Vladimir ou encore le vieil amant officiel de sa tante. Après des études secondaires couronnées de succès, elle part étudier à Moscou où elle rencontre, à l'occasion d'une représentation de Boris Godounof, Constantin Michel, aristocrate, homme d'affaires. Ils discutent, l'homme est "grand, sans âge, avec quelque chose d'assuré et de désinvolte". Il lui propose de la ramener chez elle. Elle a pourtant déjà un amoureux, un étudiant: Je ne suis pas seule, dit-elle, un étudiant m'accompagne. Il a passé vingt-quatre heures à faire la queue pour avoir deux billets un à l'amphithéâtre, l'autre ici. Puis, se ravisant, elle accepte la proposition de Constantin, disant de l'étudiant: Au fond, ce sera une excellente leçon.

 

Tout est dit dans cette première rencontre. Ariane entend être libre et usera de Constantin comme elle a usé de l'étudiant éconduit. Lui, d'abord, pourrait se féliciter de cette fille facile. Mais la liberté d'Ariane, son intelligence vive, et sa culture lui donnent envie de la posséder totalement, même s'il ne s'agit pas de l'épouser. Le roman est l'histoire de cette passion qui grandit en lui et que repousse Ariane, agissant avec lui avec la même finesse que l'Odette de Swann. Les êtres que l'on aime le plus sont ceux qui vous échappe, dirait-on à la lecture de ce livre où Ariane, même pour le lecteur, apparaît insaisissable, mystérieuse. Tantôt elle se donne totalement, touchante, juvénile, d'autres fois disparaît, se refuse. Quand je vous regarde, dit Constantin, vous avez dix-sept ans. Quand je vous écoute, vous en avez trente.

 

Féministe, Ariane? Je ne suis pas féministe au sens moderne du mot. Porter la question féminine sur le terrain politique me paraît une grande sottise. Le bel avantage lorsque nous nommerons des députés à la Douma! Je pense que nous aurons nos droits réels lorsque seront détruits les préjugés qui nous ligotent plus étroitement que les lois écrites.

 

Ce qu'est Ariane, le lecteur le découvre à la fin du roman, lorsque Constantin se décide à la quitter: Ariane était vierge. Elle jouait à la femme libérée. Tous ses amants étaient fictifs. Elle ne s'est donnée qu'à ce Constantin et, pour le tenir, a continué sa comédie, y parvenant au-delà de toute espérance, car il l'aime à la folie.

 

Roman sur le sentiment passionnel avant que d'être "russe", Ariane, parfois trop rapide à mon goût, manquant de cette fougue qui anime justement les romans russes, est riche de réflexions sur les rouages de la passion, sur le malentendu fondamental de l'amour qui nous fait aimer des fictions plutôt que les êtres. C'est aussi une interrogation sur la pérennité du sentiment. Pour le faire durer, ne faut-il pas se dissimuler, jouer? L'art, dit Ariane, est de savoir partir ou de les congédier à temps (...) On est laid dans la lumière du matin. Il faut voir son amant lorsqu'on est coiffée et arrangée, s'habiller et se déshabiller pour lui plaire. La promiscuité, c'est bon pour les gens mariés. Mais le mariage n'est ni l'amour, ni le plaisir... En lisant ces lignes, comme vous peut-être, j'ai pensé à la trame de Belle du Seigneur d'Albert Cohen.

 

J'y ai de plus en plus pensé d'ailleurs. Ariane, c'est aussi le nom de l'héroïne de Cohen, lequel était, comme par hasard, de nationalité suisse comme Anet. Son roman, pareil à celui dont on vient de parler, narre la tentative de pérenniser l'amour. Et il y a plus encore. L'Ariane de Cohen est orpheline, comme celle d'Anet, et élevée par sa tante. Toutefois, à l'inverse de la tante Varvara, la tante de Cohen est rigide. Par amour pour un étudiant appelé Varvara (comme la tante du roman d'Anet), l'héroïne de Belle du Seigneur fuit la haute société et ses codes. Les coïncidences sont troublantes. Est-ce qu'Albert Cohen aurait été inspiré partiellement par Claude Anet? Le savez-vous chers lecteurs?

 

En 1924, deux ans après Ariane jeune fille russe, paraissait la Garçonne de Victor Margueritte. L'air du temps littéraire, après la première guerre mondiale, était à la jeune fille libérée.

 

Hervé Bel.