Les Ensablés - "Aubervilliers" de Léon Bonneff (1882-1914)

Les ensablés - 08.07.2018

Livre - survivre littérature Ensablés - Léon Bonneff Aubervilliers - Aubervilliers Banlieue


Les Éditions de l’Arbre vengeur inaugurent leur nouvelle collection «L’arbuste véhément» (format poche, 9,50 euros) par la publication d’Aubervilliers de Léon Bonneff. Publié pour la première fois en 1922 sous forme de feuilletons par le magazine Floreal, Aubervilliers est réédité en 1949 avec une introduction d’Henri Poulaille (chef de file de la littérature prolétarienne) que la présente édition reproduit en postface, avec une préface d’Éric Dussert dont l’ouvrage Une forêt cachée (cf.ici) reste la référence incontournable pour tous les lecteurs en quête d’auteurs oubliés. 

 

Bonneff, curieusement, n’y figure pas. Justice lui est rendue aujourd’hui, car ce livre, autant le dire tout de suite est très beau, même si ce qu’il raconte, la misère du monde du travail d’avant 14, les destins sacrifiés des ouvriers, est poignant, bouleversant même. J’hésite à hésiter ces adjectifs si galvaudés (tout est « bouleversant » désormais), mais je n’en vois pas d’autres.

Par Hervé Bel



 

La Grande Guerre a tué Bonneff en 1914. Il n’avait que trente-deux ans, mais il laisse derrière lui plusieurs livres coécrits avec son frère Maurice (mort également en 14), notamment La classe ouvrière et surtout Les métiers qui tuent (1905) suivi en 1908 par La vie tragique des travailleurs que Lucien Descaves (cf.ici) qualifiait de « chef-d’œuvre inégalé de l’enquête social » (comme le rappelle Dussert dans sa préface). Car, journaliste à l’Humanité, homme de lettres, Bonneff est avant tout un enquêteur, tout comme l’avait été Villermé en 1840. Il témoigne avec conscience et sait ce dont il parle. Entre 1912 et 1913, il rédige Aubervilliers dont il ne verra jamais la publication. 

 

Étrange texte que celui-ci, un « docu-fiction » comme on dirait maintenant. Du Dickens, peut-être, parce que l’on s’attache aux personnages récurrents de l’histoire, mais sans les exagérations, et surtout sans les intrigues souvent un peu compliquées du maître victorien. Ce pourrait être aussi du Zola, mais sans les envolées lyriques, les descriptions des tourments de l’âme parfois trop appuyés.

 

Bonneff ne recherche pas l’effet : il n’en a pas besoin. Il lui suffit de décrire, et ce qu’il décrit est une espèce d’enfer, parsemé ici ou là de lumières qui brillent, émeuvent d’autant plus qu’elles s’inscrivent dans le paysage noir, implacable d’Aubervilliers, la poubelle de Paris : « Là, vont les bêtes crevées, les animaux de boucherie que les vétérinaires refusent à la consommation, les chevaux qui meurent à la peine sur la voie publique ; là, par barriques chaudes et fumantes, va le sang des abattoirs, vont les vidanges. »

 

Des gens vivent pourtant en ces lieux nauséabonds. Il y a la famille du contremaître Michel bientôt licencié pour syndicalisme. Grâce à eux, le lecteur va voyager dans ce qu’était la vie ouvrière d’alors. Le travail y était facile à trouver, mais quel travail! La fille Michel œuvre dans une boyauderie. Savez-vous en quoi cela consistait ? 

 

« Dans la boyauderie, on ne sent rien d’abord qu’une odeur fraîche et moisie, l’odeur d’une cave. Puis, lentement, une inquiétude harcèle le visiteur, se change en malaise, on dirait que l’air manque, que les objets s’animent et se soulèvent doucement. Viennent après la suffocation et la nausée. Les ouvrières disent que c’est l’odeur de la mort. Pour la combattre, les boyaudières ont chacune, à portée de la main, une tabatière ouverte (...) Elles gagnent peu d’argent, dix centimes de l’heure pour commencer et un centime d’augmentation ensuite. »

 

Chassé de son emploi, Michel devient vidangeur : « Les équipages partent la nuit et dans les rues désertées les hommes établissent de bruyants chantiers. La pompe à vapeur halète et son piston bat avec le bruit d’une locomotive ; les épais tuyaux noirs serpentent en travers des trottoirs ; l’air s’emplit de vapeurs et de pestilence. (...) Il s’agit de pénétrer dans le trou pour en raboter le fond. On descend un réchaud allumé. Si le feu persiste, les hommes peuvent descendre sans danger. Des imprudents ont négligé cette précaution (...) Deux ouvriers sont morts asphyxiés une année. »
 

Aubervilliers, ni secret ni vengeance

 

Bonneff s’attache à décrire par le menu la réalité de la vie quotidienne de tous ces pauvres gens. La force de Michel est d’avoir une famille unie. Mais beaucoup se dissolvent dans la misère. On y suit des destins humbles, mais tragiques, comme celui des vieux artificiers virés d’un seul coup malgré 40 ans de loyaux services qui leur ont coûté un visage défiguré. Ou encore le métier de parfumeuses, de plumassières, tant d’autres encore, que Bonnef raconte avec précision, tout en ne perdant jamais de vue qu’il écrit une œuvre littéraire, et qu’il faut soigner les maux.
 

Il n’y a pas d’intrigue à proprement dit. Dans Aubervilliers, il n’y a pas de secret, de vengeance, de bonheur ou autre péripétie bourgeoise. La misère ne laisse de temps à l’âme pour rêver. Et pourtant, on s’attache à ces Michel, à son ami Le Roussi, à ce petit breton venu de sa campagne pour aller s’asphyxier dans une usine de phosphate. 

 

Évidemment, la famille Michel est sympathique, trop peut-être, mais pour que ce livre terrible passe, il faut bien s’attacher un peu, s’émouvoir, pour en arriver jusqu’à la fin où Bonneff, visionnaire, affirme : « Les usines, que seuls les incendies périodiques assainissent aujourd’hui, disparaîtront et sur leurs ruines monteront des bâtisses que l’on aura construites en pensant à la santé des ouvriers. Il viendra des machines qui feront les tâches répugnantes. Il y aura des conducteurs de machines sur les chantiers où cent hommes peinent maintenant. Les chômeurs se désoleront. Mais les enfants des chômeurs auront une vie plus facile que leurs pères et ils vivront vieux»

 

Bonneff aurait pu écrire un rapport pour raconter tous ces métiers, et il ne serait plus lu. Son propos nous semblerait dépassé. Mais voilà, le miracle de la littérature : elle n’a pas d’âge. On lit et on continuera à lire Bonneff. On sent bien, malgré les améliorations, le progrès, que cette misère, sous d’autres formes, n’est pas tout à fait morte.

 

Hervé BEL juillet 2018.



Léon Bonneff ; Eric Dussert (Préfacier), Nicolas André (Ilustrateur) – Aubervilliers – L’Arbre vengeur – 9791091504744 – 19 €


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