Les Ensablés - Aujourd'hui "L'aventure de Pierre Sermondade" d'Eugène Dabit (1898-1936)

Les ensablés - 03.01.2016

Livre - Bel - Dabit - Finitude


Pour terminer l'année 2015, un petit livre à lire absolument, au milieu de ces agapes qui nous laissent si peu de temps: L'Aventure de Pierre Sermondade, récit d'Eugène Dabit édité en 2009 par l'excellente maison d'édition Finitude dont Les Ensablés ne cessent depuis de nombreuses années de célébrer les audaces, le désintéressement, et la qualité matérielle de leur production,toujours soigneusement illustrée et sur beau papier.

 

Par Hervé Bel

 

 

Eugène Dabit est mort à 38 ans en 1936 de la scarlatine à Sébastopol au cours du voyage en URSS d'André Gide qu'il accompagnait avec Pierre Herbart et Louis Guilloux.

 

Ce fut une mort rapide (4 jours), soudaine, qui, comme le fut Gide(qui dédia à Dabit Retour de l'URSS), nous (me) laisse inconsolable. Eugène Dabit, n'en doutons pas, aurait été un grand écrivain de la taille de Simenon, si la vie lui avait laissé un peu plus de temps. Il avait déjà publié une dizaine de romans et nouvelles, dont le fameux Hôtel du Nord et surtout Villa Oasis, extraordinaire roman dont nous avons parlé (cliquer ici). Avec lui, le peuple et les classes moyennes cessaient d'être des" types" pour devenir de vrais êtres humains, ayant des pensées personnelles et des destinées individuelles. Dabit n'arrive pas tout seul sur la scène littéraire, ce n'est pas une comète. Il est porté, et influencé, par d'autres écrivains de son époque, Charles-Louis Philippe, bien entendu, mais il y a aussi du Vallès, du Carco, voire du Céline dans le rythme de ses textes (Céline, impressionné par Hôtel du Nord, lui dédia Bagatelles pour un massacre en 1938, ce dont le défunt se fût aisément passé).

 

L'Aventure de Pierre Sermondade est le beau récit d'une vocation littéraire. Sermondade est un jeune employé de bureau. Le soir, il se presse de rentrer pour écrire son roman très autobiographique intitulé Une jeunesse.Ce soir-là, il écrit le mot magique "FIN". Il se rappelait ses soirées de travail. Il rentrait vite chez lui, s'asseyant à sa table, près de la lampe qui ronflait, et, le coeur battant, il se penchait sur sa feuille blanche (...) Il ne souffrait plus de sa solitude. Il oubliait les mesquineries de ses chefs, de ses camarades. Tout devenait simple, calme, lumineux.

 

Seulement voilà, il faut publier le livre, et il ne connaît personne. Son ami Debièvre lui conseille d'envoyer à Louis Ancelme, un grand écrivain qui vient d'éditer ses souvenirs de jeunesse. Sermondade les lit, ébloui. Pierre avait lu et relu le livre de Louis Ancelme. Un monde aujourd'hui disparu, des paysages du midi sur lesquels souffle un vent brûlant, des amitiés d'adolescent, des voyages... Des phrases denses nettes de contour, des images lumineuses comme le printemps.

 

Alors il se décide, écrit sa lettre et attend la réponse. Les jours passent sans que rien ne vienne. Il se désespère. Que sera sa vie s'il n'est pas publié? Et puis un jour, un mot d'Ancelme arrive, le convoquant à son domicile, le dimanche à dix heures et demie. L'entrevue se déroule merveilleusement. Ancelme accepte de lire son manuscrit, lui donne des conseils de lecture, et lui promet de lui dire franchement ce qu'il pense de son roman.

 

Qu'est-ce que cela donnera? La fin est inattendue, abrupte et triste, comme il sied à un récit. Je vous la laisse découvrir. Ce texte est un hymne à la littérature qui a ses joies et ses souffrances. Ceux qui écrivent s'y reconnaîtront. Ceux qui n'écrivent pas en auront peut-être le désir. Ecrire, c'est être lbre, ailleurs, à tout moment. Au milieu des autres, dans un bureau, soudain, il est possible de rêver à des phrases qu'on écrira le soir.

 

Dabit s'est inspiré de sa propre histoire. Sermondade, c'est lui en train d'écrire son premier roman Petit Louis. C'est encore lui écrivant à André Gide qui finira par le recevoir. Dans la réalité, Gide ne joua pas le rôle de mentor que décrit Sermondade. Il confia le mauscrit à Roger Martin du Gard.

 

Dabit écrivit L'aventure de Pierre Sermondade deux ans après les vrais événements. Martin du Gard ne la trouva pas réussie, et Dabit ne la publia pas. Finitude s'en est chargée. Qu'elle en soit remerciée! Même si ce n'est pas un chef-d'oeuvre, le récit m'a ému et vous émouvera aussi. Dedans, c'est toute la ferveur de la jeunesse qui vous fait battre le coeur.

 

Chers lecteurs, je vous souhaite une bonne année 2016.

 

Hervé Bel

 

 

 

 

 

 

 

Liste des oeuvres d'Eugène Dabit

 

L’Hôtel du Nord, Paris, Robert Denoël, 1929.
Petit-Louis, Paris, Gallimard, 1930.
Villa Oasis ou les Faux Bourgeois, Paris, Gallimard, 1932.
Faubourgs de Paris, Paris, Gallimard, 1933.
L’Île, Paris, Gallimard, 1934.
Un mort tout neuf, Paris, Gallimard, 1934.
La Zone verte, Paris, Gallimard, 1935.
Train de vies, Paris, Gallimard, 1936.
Les Maîtres de la peinture espagnole, Paris, Gallimard, 1937.
Journal intime : 1928-1936, Paris, Gallimard, 1939 (rééd. 1989).
Le Mal de vivre, Paris, Gallimard, 1939.
Au pont tournant, Union Bibliophile de France, 1946.
Ville lumière, Paris, Le Dilettante, 1987.
Yvonne, Paris, Bernard Pascuito, 2008.
L’Aventure de Pierre Sermondade, Finitude, 2009.