Les ensablés - Aujourd'hui, "Les creux de maison" d'Ernest Pérochon

Les ensablés - 22.11.2015

Livre - Guichard-roche - Pérochon - Creux-de-maisons


Comme annoncé dans l'article consacré à la "Statue Voilée" de Camille Marbo (Cf article ici),  j'ai lu sans tarder " les creux de maisons"  d'Ernest Perrochon, l'un des concurrents malheureux au prix de la Vie Heureuse de 1913,  aux côtés de Mauriac. J'avais adoré " Nêne" (cf article d'Hervé Bel, ici) et dès les premières pages, j'ai découvert avec délice la campagne du bocage vendéen à la fin du 19ème siècle et Séverin le personnage central.

 

Par Elisabeth Guichard-Roche

 

 

Le récit retrace la vie d'un paysan vendéen, du retour de son service militaire -  4 ans à l'époque- jusqu'à sa cinquantaine: une vie simple et miséreuse, ancrée à la Terre, au village, au pays ... Une existence de tous les jours dans une campagne pauvre, où il faut trimer dur afin de se nourrir très chichement, en limitant le recours au crédit auprès du boulanger et l'avance sur gages payés chaque année à la Toussaint.

 

Après quatre année  de garnison durant lesquelles il a mangé à sa faim, Séverin Pâtureau, accompagné de quelques camarades de régiment, regagne Bressuires par le train. Il rêve d'un chez soi, d'une famille pour l'accueillir. Il n'en a point. Père estropié, mère de santé fragile, il avait grandi dans un "creux de maison": " c'était une cabane bossue et lépreuse, à plein plus haute qu'un homme; on descendait à l'intérieur par deux marches de granit; il y faisait très sombre, car le jour n'entrait que par une lucarne à deux petits carreaux". Ses parents sont morts de même que son plus jeune frère. Écrasé par la solitude, Séverin se dirige machinalement vers le moulin des Bernou où il est accueilli chaleureusement par ses anciens maîtres. Travailleur et costaud, il  se gage aisément dans les fermes alentours. Delphine, la fille Bernou a bien grandi mais Séverin, simple valet, s'interdit de la courtiser.

 

Quelques temps plus tard, le malheur s'est abattu sur la famille Bernou et Delphine  a dû s'engager comme servante. A l'occasion de la grande foire annuelle de Bressuires, elle revoit Félicien qui n'a cessé de penser à elle: "D'abord j'ai cru que je t'oublierai; j'ai essayé de m'amuser avec les autres: ça n'a pas passé. Alors, je m'en suis allé au loin, et ma peine m'a suivi . Quand j'ai appris ton malheur là-bas, quand j'ai su que tu étais servante, je me suis dit: Peut être bien maintenant qu'elle voudrait de moi tout de même".

 

Très vite, le mariage arrive,  l'installation du couple dans un "creux de maison", la succession des grossesses et des naissances: Louise, Antonin et Constant-les bessons-, Georgette, Marthe. Félicien travaille sans relâche. Delphine peine à s'occuper du ménage et des enfants, à compter le moindre sou. "C'est le carême toute l'année". L'aînée doit prendre le bissac pour aller chercher le pain...

 

Delphine rêve régulièrement de quitter "les creux de maison" et gagner les plaines de Charentes pour prendre une terre, comme l'on fait les Maufrets, leurs voisins:  "Il faut travailler bien sûr, en Charente, comme ailleurs mais on est chez soi. Au pays, nous aurions bien gagné notre vie maintenant que nous voilà presque tous en force, mais nous n'aurions pas pu prendre de terre". Les enfants grandissent. La situation financière s'améliore un peu jusqu'à permettre l'achat d'une chèvre. Mais le rêve tourne court: Delphine meurt en couche à la naissance du sixième, un garçon. Félicien n'a d'autre choix que de faire face, travailler davantage encore, accepter que, comme lui, ses enfants fassent les "cherche pain".

 

J'ai lu d'une traite cette histoire simple et triste; m'attachant à cette famille, à cette campagne, à cette vie dure, miséreuse mais dictée par l'honnêteté et le labeur. Pour accrocher, il convient assurément d'apprécier les romans paysans, la campagne... Si vous êtes fidèle à ce blogue, c'est précisément ce qui me séduit quand j'arrive au Lac, ce que j'aime dans les romans berrichons de Georges Sand,  ce qui m'a plu dans " les rustiques" de Louis Pergaud ( cf ici) ou dans certains récits de M. Genevoix que je vous ferai découvrir bientôt.

 

Les descriptions de la campagne sont superbes: "Le Bocage était comme une immense forêt, une forêt aérée et verte d'abord, puis vite plus dense et bleue avec des traînées sombres qui étaient des lignes de sapins; à l'horizon, des houles grises montaient, montaient, et les dernières, toutes pâles, se perdaient dans l'azur attendri, très loin".

Le style regorge d'expressions savoureuses et imagées: "Le temps est cailleboté", "On ne l'appelait que la corne, et de fait, elle était astringente comme une poire sauvage"; "Un garçon de seize ans, fluet et de chétive mine, qu'on appelait la Fourchette à cause de ses jambes trop longues et trop minces"...Le vocabulaire recèle de mots inusités et parfois mystérieux: un échalier (barrière d'une clôture), elle l'amignonnait (amadouer), des menteries, une vieille grâlée, une  ravenelle (radis sauvage), un cheintre (partie des champs sur lesquelles les charrues tournent), une raize (rigole servant à l'écoulement d'eau dans les champs), une charrière (chemin où peut passer une charrette).

Les réflexions sur la place et le rôle des femmes sont sombres, presque sordides à l'image de ces vies engluées dans les tracas du quotidien et sans échappatoires possibles :"Delphine se leva, entre les voisines qui avaient été, elles aussi, de fraîches campagnardes, de belles filles souples aux hanches rondes, mais qui, à force de misère, à force de grossesse, étaient devenues très vite ces épaisses mamans noirâtres".

 

Ernest Pérochon est né en 1885 dans le bocage Bressuirais, deux sèvres.De 1900 à 1903, il est élève à l'Ecole Normale de Parthenay et devient instituteur. En 1907,  il épouse Vanda Houmeau, une collègue et sont tous deux nommés à Saint Paul en Gâtine. Ernest Perochon écrit ses premiers poèmes: chansons alternées en 1908, Flûtes et Bourdons en 1909, puis son premier roman en 1912 "les creux de maisons" publié en feuilleton dans l'Humanité. L'ouvrage est édité par Sansot un an plus tard et reçoit trois voix au prix de la Vie Heureuse. Mobilisé en 1914, Perochon est victime d'une crise cardiaque près d'un camarade tué par un obus. Il termine alors Le Chemin de plaine et Nène qui seront publiés à ses frais en 1920. Nène obtient le prix Goncourt. Pérochon renonce à l'enseignement pour se consacrer à la littérature. Il publiera au total 28 livres répartis en 18 romans, 1 essai, 7 ouvrages pour enfants et 2 recueils de poèmes. Ernest Perochon meurt en 1942. Réputé " gaulliste, propagandiste et agitateur de jeunesse", ses obsèques officielles sont interdites. Des écoliers, venus clandestinement avec leur institutrice fleurissent sa tombe. La Gestapo arrive trop tard. Son gendre Delphin Debenest, magistrat et résistant, est arrêté et déporté.