Les Ensablés - Aujourd'hui "Roger Vailland, drôle de vie et drôle de jeu", de Philippe Lacoche

Les ensablés - 06.12.2015

Livre - Bel - Vailland - Lacoche


La réalité inspire la littérature, mais l'inverse est vrai aussi. Des mots peuvent changer une vie. Le récit de Philippe Lacoche qui vient d'être publié par les Editions La Thébaïde le prouve une fois de plus.

Par Hervé Bel

 

 

Mais il est nécessaire, chers lecteurs, de vous rappeler d'abord ce que sont les Editions de la Thébaïde. Créées par un journaliste passionné, absolument désinteressé, Emmanuel Bluteau, elle publient maintenant depuis plusieurs années des ouvrages rares, souvent d'ensablés, avec cette idée qu'il faut sortir des sentiers battus et ressusciter des auteurs injustement oubliés. C'est ainsi que certaines oeuvres de Jean Prévost, ce grand résistant tué dans le Vercors, ce surdoué littéraire, ont pu récemment reparaître. Toujours dans la veine résistante, La Thébaïde a publié en un volume un nombre appréciable des articles et courts récits écrits par Jacques Decour. Notons également "Faillite" de Pierre Bost (roman des années 30 sur un chef d'entreprise, remarquable!) réédité il y a plus d'un an, et que Denis Gombert a chroniqué dans les Ensablés (ici).

 

Cela fait réfléchir, de songer qu'à notre époque où l'on place si haut les footballeurs, les acteurs, les "peoples", les pédégés, il y a encore des gens comme Emmanuel Bluteau, capable, par passion, de fonder une maison d'édition pour "happy few" dont le "Business Plan" (pour faire anglais et à la mode) ne comporte nulle part la mention "net Profit".

 

Bluteau fait ce qu'il veut, au gré de ses intérêts intellectuels. Il vient ainsi de s'enticher d'un texte de Philippe Lacoche sur Vailland, qu'il m'a fait la gentillesse de m'envoyer. Autant le dire, je ne connais pas Vailland (seulement des lectures de lycée), ni Philippe Lacoche. Cette lecture était donc, à tous les points de vue, une découverte.

Avant tout celle du talent de Lacoche. Dans sa première partie, l'ouvrage comporte un récit superbe sur l'amour des livres, et notamment comment le jeune Lacoche, alors âgé de 24 ans, découvrit "325.000 francs" de Vailland dans une librarie de Felbacq de Teignier "ville cheminote, ouvrière, souvent rouge comme la couverture du livre".

 

Ce jour-là, la vie de P. Lacoche a été totalement bouleversée. Peut-être  plus profondément qu'elle ne l'aurait été par une passion amoureuse. Un livre, lui, ne ment pas. On peut s'éloigner de lui, ne plus le comprendre, mais on ne regrette jamais d'avoir aimé un auteur, tandis qu'une femme (ou un homme...). Cet amour, Lacoche le montre avec une grande finesse, un style qui m'évoque Calet, Dabit. Il ne m'en voudra pas de le comparer à ces deux auteurs qui, comme lui, ont eu le prix populiste (en 2000), et qui sont parmi mes préférés de la littérature.

 

Sa vie, Philippe Lacoche la déroule avec les oeuvres de Vailland qu'il a découvert au fil du temps: Et il y eut, le 27 janvier 1981, ce cadeau de mon ex-femme, Féline: " Pour celui que j'aime (...). Pour tes 25 ans... Tendrement", avait-elle écrit avec sa jolie écriture de fille sous "Ecrits intimes". Car c'était bien les Ecrits intimes de Roger Vailland (Gallimard 1968), illustré de la magnifique photographie de l'auteur (visage émacié, nez-bec d'aigle, regard de braise de montagnard alpin, bouche charnue de libertin du XVIIIème siècle) signé Marc Garanger qu'elle m'avait offert pour mon anniversaire (...) Où avait-elle déniché ce gros livre, ce pavé? (...) Nos mémoires s'effilochent; elles sont pleines de trous, pitoyables disques durs piratés par ce monstrueux hacker qu'est le temps.

 

Puis après les lectures passionnées de Vailland, Lacoche nous raconte comment il rencontra ceux qui avaient approché son idole, prenant sa vieille voiture pour traverser la province.

 

 


On lit ce texte d'une traite, amusé, nostalgique aussi, car cet amour de Lacoche, nous l'avons eu aussi... Mais pour d'autres auteurs. Le mien est Marcel Proust. J'avais seize ans lorsque mon professeur de français me conseilla cette lecture qui allait bouleverser ma vie, en me confirmant dans ma vocation. Comme Lacoche, j'ai tout lu et relu. D'abord attaché à l'oeuvre, je me suis tourné vers l'homme, et je n'ai eu de cesse de découvrir tous les témoignages qui le concernent, étant né malheureusement à une époque où tous les amis de Proust étaient déjà morts. Proust accompagne ma vie depuis, comme Vailland enchante celle de Lacoche. Je retourne à lui, comme l'on va voir un vieil ami, en sachant qu'on ne sera pas déçu. Les livres de Marcel, toujours avec moi, ont fini par se confondre avec ma propre existence. Avec le temps, mes lectures successives m'ont révélé des aspects insoupçonnés par le jeune adolescent que j'étais, et qui lut d'abord Proust pour savoir ce qu'était l'amour pour une jeune fille...

 

L'ouvrage de Lacoche comporte également l'interview qu'il réalisa avec un des proches amis de Vailland. Vailland était inclassable. Communiste convaincu, obtus parfois, mais qui eut le courage, contrairement à Aragon, de se séparer des camarades le moment venu. Homme distingué, raffiné, courageux, mais égoïste, sensuel et qui fit souffrir ses femmes. Homme inclassable, enfin, et qui, malgré ses orientations politiques, peut être considéré comme un "hussard" de gauche. Ceux qui aiment Vailland ne bouderont pas leur plaisir, de même qu'ils liront le texte de l'oratorio (oui, "oratorio") que Lacoche a composé sur Vailland.

 

Tout cela m'engage à lire rapidement les romans de Philippe Lacoche (dont Le Pêcheur de nuages publié au Dilettante en 1996).

 

Hervé BEL