Les Ensablés - Catherine Colomb (1892-1965): à la droite de Proust, par François Ouellet

Les ensablés - 23.08.2015

Livre - Ouellet - Colomb - Québec


Chers lecteurs, voici ouverte la nouvelle saison littéraire 2015-2016 des ensablés: nous restons, comme toujours, inactuels, volontairement inactuels, à la recherche d'auteurs de qualité enfouis dans le passé. J'ai le plaisir de vous offrir aujourd'hui, pour cette rentrée, un article de François Ouellet, professeur titulaire de littérature française à l'université du Québec, et qui nous fait aujourd'hui le plaisir et l'honneur de nous parler d'un auteur ensablé suisse, Catherine Colomb. J'ai déjà cité plusieurs fois François Ouellet pour ses ouvrages critiques concernant la littérature française des années 30. Vous trouverez à la fin de son article la liste de ses ouvrages. Nous le remercions vivement d'avoir accepter de nous écrire un texte: c'est un peu la reconnaissance du sérieux avec lequel nous travaillons depuis des années sur les ensablés.

Hervé Bel

 

Catherine Colomb, à droite de Proust, par François Ouellet.

 

Catherine Colomb (1892-1965), vous connaissez ? Romancière de génie, sa gloire littéraire devrait être celle de Virginia Woolf ou de Nathalie Sarraute. Mais voilà, elle était avant tout une mère de famille vaudoise, elle écrivait en cachette, elle publiait chez de petits éditeurs (à part un ultime roman chez Gallimard). Et puis ses romans se comptent sur les doigts d’une main. J’aime dire que le plus grand écrivain suisse romand, ce n’est pas Ramuz, mais Catherine Colomb. Elle devrait de facto être dans la Pléiade. Au Paradis des lettres, qui s’appelle sans doute Combray-les-Cieux, elle devrait siéger à la droite de Proust.

 

Catherine Colomb, c’est d’abord trois romans : Châteaux en enfance (1945), Les Esprits de la terre (1953) et Le Temps des anges (1962). Ils ont été réunis en un volume aux éditions Rencontre en 1968. C’est aussi un quatrième roman, mais chronologiquement le premier de tous : Pile ou face (1934), publié sous le pseudonyme de Catherine Tissot et renié par l’auteur parce que jugé trop conventionnel. Pile ou face a néanmoins été intégré dans la réédition de l’œuvre complète en trois volumes chez L’Âge d’homme en 1993. C’est enfin un roman inédit, dont le titre serait apparemment Comme des noix sur un bâton, découvert récemment dans les archives familiales de l’auteur. Le Centre de recherche sur les lettres romandes de l’Université de Lausanne prépare actuellement une nouvelle édition des œuvres complètes de C. Colomb qui inclura ce nouveau roman et d’autres inédits. Cette édition est prévue pour 2017 aux éditions genevoises Zoé : à marquer d’ores et déjà d’une pierre blanche à votre agenda.

 

Le premier sujet des romans de Catherine Colomb, c’est l’écriture. Cette affirmation, qui est une lapalissade, n’a toutefois jamais pris autant son sens qu’ici. C’est un hommage grandiose à la littérature, à la royauté de la phrase, du rythme, de l’image, de l’émotion. Mais c’est une œuvre d’accès difficile. Je n’en connais pas d’aussi exigeante. Mais l’effort de lecture est mille fois récompensé par une beauté sans pareille, si ce n’est chez Proust ou Claude Simon. D’ailleurs on pense inévitablement à ces romanciers en lisant Châteaux en enfance ou Les Esprits de la terre, parce que le temps affectif et mémoriel y tient le premier rôle. Résolument en rupture avec les formes conventionnelles, l’écriture de C. Colomb se déploie à l’aide de métaphores et d’associations libres. À l’intérieur d’un même paragraphe, les bouleversements temporels sont fréquents, et il n’est pas toujours facile de savoir de quel personnage il est question ni lequel parle. Aussi faut-il être très attentif aux détails de la description, à la récurrence des images selon les contextes, etc. Mais ce désordre de la narration, des points de vue et des discours rapportés n’est qu’apparent ; seulement, la logique qui l’organise est capricieuse exactement comme l’est la mémoire, qui ne suit pas l’orientation claire de la raison, mais qui est en revanche riche d’une densité poétique extraordinaire. Le lecteur qui accepte de glisser dans cet univers majestueux et incantatoire doit faire confiance à la romancière, se laisser aller tout en gardant l’œil bien ouvert pour ne pas se perdre. Car peu à peu les choses se mettent en place. Les situations et les liens de filiation entre les personnages s’éclairent, l’enjeu qui les mobilise est plus facilement repérable. Voilà que les détails qui nous égaraient nous servent maintenant de balises… Tous les romans de l’auteur se situent dans des familles vigneronnes qui habitent au bord du lac Léman. Dans Les Esprits de la terre et Le Temps des anges, ces familles sont viciées par de sourdes rivalités au sujet de l’héritage familial. Au lecteur je conseillerais de commencer par le premier de ces romans.

 

L’histoire, au demeurant fort simple, y est plus facile à saisir, et l’écriture plus aisée à circonscrire. Eugène et Madame (appelée aussi Sémiramis) habitent une propriété nommée Fraidaigue, Adolphe et Mélanie la maison d’En Haut. Quant à l’aîné des deux frères, César, figure centrale du récit, il loge six mois chez l’un, six mois chez l’autre. Il bat le petit domestique de la maison d’En Haut, s’attarde à l’écurie et, rêveur, passe ses journées couché sur la grève. Sous le ciel concave, convexe pour les morts, la terre tournait, le lac la suivait docilement et léchait les doigts de César étendu entre la terre et l’eau. César est en fait un personnage profondément mélancolique, dont le regard est tourné vers le passé de l’enfance (elle se confond avec l’horizon du lac) et qu’habite le souvenir de la mère défunte. Cette mémoire éthérée entrave sa volonté d’agir. Comme l’écrit C. Colomb, dans ce style métaphorique qui lui est propre, César aurait eu le temps d’arriver, mais il mit trop de temps à se dégager du lac, ses pas sur le sable se remplissait d’eau, il n’aurait pu entrer au salon avec des souliers trempés pour dire qu’il allait épouser Gwen. César est la « croix » de Madame. Celle-ci craint que César se marie et, réclamant sa part d’héritage, ne prenne possession de Fraidaigue. L’essentiel du roman repose sur l’opposition entre ces personnages, mais où la sensibilité vulnérable de César ne fait pas le poids face à l’omnipotence de Madame, avec ses dents de scaphandrier et ses grandes mains blanches d’emmurée pendant stupidement le long de ses flancs, dont les éternuements et le rire provoquent des catastrophes. Elle riait deux ou trois fois l’an, à l’équinoxe, au solstice, les vitres tremblaient alors dans le village, celles de la messagère tombaient sur la route au pied des maisons inclinées en arrière à cause des vagues anciennes, et Gwen se levait pied nus, une boucle dorée sur l’épaule, et cherchait à tâtons les fleurs du lac que César posait sur sa fenêtre. César, floué et reflué vers le pays brumeux des enfants, s’abandonnera à la fin aux eaux du lac.

 

colombtemps

 

Si Le Temps des anges n’a pas la grâce mélancolique des Esprits de la terre, il en reconduit néanmoins les enjeux. Ici, Gontran rappelle Madame dans le rapport qu’il entretient avec son neveu Honoré, lequel finira par recevoir l’héritage de la tante Ursule. Si l’errance d’Honoré, qui vogue sur les mers dans son bateau à plancher de verre, et le jeune orphelin Joseph évoquent la mélancolie maladive de César, Le Temps des anges s’impose aussi par sa moralité : Gontran perdra tout et, à la fin, devenu aveugle, se retrouvera seul avec la domestique, Rose. Le titre du roman est signe de mort ; l’espace, lieu des vivants, le temps, royaume des morts, disait C. Colomb. Un cortège d’enfants mutilés hantent parfois la ville et les mères forment une collectivité muette et endeuillée, reconnaissable à la pèlerine de laine noire qu’elles ramènent sur leurs épaules. Elle aussi elle était pauvre, montée sur le vaisseau des Mères, elles serraient sur leurs épaules leurs pèlerines de laine noire, Joseph courait sur la rive, tendant les bras, la ferme brûlait derrière lui. Car la mère a toujours le dernier mot chez C. Colomb. La romancière a vécu douloureusement une enfance orpheline. Cela peut suffire à mettre en place tout un imaginaire.

 

Chateau

 

J’évoque en dernier Châteaux en enfance (roman dont le titre préalablement retenu par l’auteur était Les Chemins de mémoire), car il est probablement plus difficilement abordable que les autres. Dans sa préface à l’édition des œuvres de C. Colomb en 1968, le poète Gustave Roud rappelle le profond étonnement mêlé d’enthousiasme du jury littéraire des éditions La Guilde du livre (outre G. Roud lui-même, le jury était formé de C. F. Ramuz, Edmond Jaloux, Paul Budry, H.-L. Mermod et Albert Mermoud, qui avait créé la maison d’édition en 1936) en découvrant le manuscrit de Châteaux en enfance : œuvre déconcertante, dont le caractère le plus frappant était une extraordinaire confusion temporelle apparente et un déferlement d’images, mais d’images nullement enchaînées, semblait-il, d’où l’impression de papillotage et de vertige causée par une telle incohérence. C’est que la clé pour ouvrir cet univers, on ne la trouvait que progressivement au fil de la lecture : tout s’ordonnait selon d’autres lois que celles auxquelles obéit le roman habituel, selon les lois déconcertantes de la mémoire. Ici l’émotion remplaçait la raison. Dans un court texte où elle présente son œuvre, un an avant sa mort, C. Colomb expliquait : Catherine Colomb ? Elle est vraiment impossible à comprendre. Il y a un tel fouilli de personnages… À la quinzième page, on ferme le livre, on renonce. […] Mais pourquoi comprendre ? Est-ce qu’il ne suffit pas d’aimer ceux qui vivent à vos côtés ? La vie… est-ce qu’elle agit conformément à un plan ? Est-ce que la mémoire n’intervient pas sans cesse, créant une vie parallèle, qui amène des centaines de souvenirs, de visions fugitives, des rêves, et soudain, on ne sait pourquoi, tout s’efface et seul subsiste pour un instant ce souvenir de pervenches autour d’une tombe, ou, dans un salon, le bruit mat des pétales de roses blanches qui s’effeuillent lentement sur le tapis de velours beige brodé de fils dorés ?  Chaque fois qu’une écriture nouvelle se propose, il faut apprendre, ou réapprendre, à lire… Ce mot de G. Roud n’a jamais été aussi justifié que dans Châteaux en enfance, car la mémoire, qui est une thématique, comme chez Proust, est aussi puissamment une esthétique. Les temps se mêlent, de nombreux personnages circulent et reviennent, emportés par un mouvement à travers lequel le lecteur attentif finit par repérer quelques temps forts : le baptême de la fille de Galeswinthe et le mariage de cette jeune fille, dont la fille Élisabeth sera recueillie par sa grand-mère à la suite de la mort de ses parents. Galeswinthe sera ensuite spoliée par son frère Paul. Raconter l’histoire outre mesure, ce serait vain, l’essentiel étant que chaque lecteur fasse l’expérience de cette lecture, trouve par lui-même les signes et repères d’un univers qui au demeurant, dès les premières pages, est d’une beauté immédiate et saisissante. Hélène Gaudreau, auteur d’une thèse de doctorat sur les romans de C. Colomb (à l’U. Laval), a bien montré comment les caractéristiques des personnages et les motifs qui les accompagnent sont autant de points de repère pour situer la temporalité des situations. J’ai dit que C. Colomb écrivait ses romans en cachette. J’essaie de l’imaginer dans sa grande maison de Prilly, près de Lausanne, sortant son cahier une fois son mari parti pour le travail et ses enfants pour l’école. La veille, elle avait sans doute encore été une hôtesse parfaite, recevant cousins et tantes, ou elle avait passé quelque temps au Cercle des Dames de Morges, retroussant de son œil de lynx les parures sous lesquels chacun ne parvient pas toujours à dissimuler les travers de toute une vie. À ce rythme, la romancière sacrifiant à la maîtresse de maison, chaque roman lui demandait de nombreuses années. Du reste, on n’écrit pas de tels romans en quelques mois sur le coin d’une table. Ils sont d’une telle richesse rayonnante, fourmillant d’images extraordinaires, palpitant d’émotion, qu’il suffit d’un seul de ces titres pour atteindre à la gloire littéraire. Et C. Colomb en a fait trois, peut-être un peu plus (on le saura dans deux ans), et au moins deux qui sont des chefs-d’œuvre, Châteaux en enfance et Les Esprits de la terre. La méconnaissance de son œuvre, pourtant d’une modernité novatrice supérieure, est sans doute l’une des injustices les plus flagrantes et révoltantes de l’histoire littéraire.

 

Liste des ouvrages de François Ouellet Monographies : D'un dieu l'autre. L'altérité subjective d'Emmanuel Bove, Québec, Nota bene, collection « Littérature(s) », 1998, 267 p. 100 romans français qu'il faut lire, écrit en collaboration avec Hélène Gaudreau, Québec, Nota bene, coll. « NB poche », 2002, 315 p. Emmanuel Bove. Contexte, références et écriture, avec une préface de Bruno Curatolo, Québec, Nota bene, 2005, 218 p. La Littérature précaire. De Pierre Bost à Pierre Herbart, Éditions universitaires de Dijon, à paraître. Direction ou co-direction d'ouvrages : En marge. Relire vingt-cinq romanciers méconnus du XXe siècle (dir.), Québec, Nota bene, coll. « NB poche », 2010, 279 p. Romans exhumés 1910-1960. Contribution à l'histoire littéraire du XXe siècle (dir. avec Bruno Curatolo et Paul Renard), Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2014, 194 p. Journalisme et littérature dans la gauche des années 1930 (dir. avec Anne Mathieu), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2014, 248 p. Contre l'oubli. Vingt romanciers français à redécouvrir (dir.), Montréal, Nota bene, coll. « NB poche », à paraître. Jean Prévost le multiple (dir. avec Emmanuel Bluteau), Presses Universitaires de Rennes, à paraître. Direction de dossiers dans des revues « Populisme pas mort. Autour du Manifeste du roman populiste (1930) de Léon Lemonnier » (dir. avec Véronique Trottier), Études littéraires, vol. 44, no 2, été 2013, p. 7-158. « Dostoïevski et le roman russe dans l'entre-deux-guerres. Bataille, Beucler, Bove, Miomandre, Morand, Némirovsky, Ramuz », (dir.), Tangence, no 86, hiver 2008, p. 5-145. « D'un écrivain l'autre. Quelques méconnus du XXe siècle et leurs références », (dir.), Études littéraires, vol. 36, no 3, printemps 2005, p. 7-136.