Les Ensablés - "César Capéran ou la tradition" de Louis Codet (1876-1914)

Les ensablés - 13.01.2019

Livre - Bel - Louis Codet - César Caspéran


Encore un, encore un écrivain mort pendant la première guerre mondiale, le 27 décembre 1914, des suites d'une blessure mal soignée. Louis Codet n'avait que trente-huit ans. Il avait participé à la rédaction du premier numéro de la NRF et il laissait derrière lui des poèmes et des récits dont "La petite chiquette" (1908). En 1918, à titre posthume, paraissait chez Gallimard son dernier roman "César Capéran ou la tradition". La petite Vermillon le réédite aujourd'hui avec une préface de Jean-Baptiste Harang, journaliste et écrivain dont "Jours de Mai" vient de paraître chez Verdier.
Par Hervé Bel


Les gens heureux n'ont pas d'histoire, dit-on souvent, et c'est peut-être pour ça qu'il y a si peu de romans "heureux". Le malheur serait-il donc le compagnon obligé de la littérature, la souffrance l'ingrédient nécessaire à toute cuisine littéraire? Bref, pour faire un bon roman, faut-il absolument que le héros souffre ?
Le petit texte dont nous parlons aujourd'hui, prouve que non. César Caspéran, héros de ce roman éponyme, est et sera tout au long de l'histoire un homme heureux. Il m'évoque la chanson de Maurice Chevalier:
 
Les hommes
Je l'crois,
S'font du souci, pourquoi ?
Car pour être heureux comme,
Ma pomme,
Ma pomme,
Il suffit d'être en somme
Aussi peinard que moi.

Il y en a un, pourtant, qui souffre pour lui, ou plutôt qui s'inquiète: le narrateur, ami dudit Caspéran dont il a fait la connaissance au café Vachette, du temps où il est étudiant. "Imaginez un grand gaillard de vingt-deux ou vingt-trois ans, dodu, ventru, fleurant la santé, ayant l'oeil très noir et la joue bien pleine, avec quelque chose de napoléonien dans le menton".

Capéran est un taiseux, mais il n'est jamais ombrageux. On le surnomme "Le Gascon taciturne". Il regarde le monde évoluer autour de lui en fumant sa pipe. Il intrigue: "Il faut qu'on juge un homme qui se tait. Il faut qu'on se dise, ou "c'est un sot, ou "c'est un homme très intelligent..." Dans la petite bande d'étudiants, les avis sont partagés. Mais le narrateur, lui, va l'aimer, tout simplement parce que l'insolente insouciance de Capéran lui plaît.

On ne saura rien de la vie du narrateur, mais on la soupçonne plus compliquée que celle de son ami. Un jour Capéran l'invite, et nous avons droit à cette belle description de son domicile: "Il était logé boulevard Saint-Germain (...) dans une vieille petite maison qui avait l'air d'être oubliée au pied d'un grand immeuble neuf (...) C'était donc une masure antique et légèrement déjetée, à deux étages, teinte à mi-hauteur d'une couleur chocolat, puis juqu'au toit d'une nuance crème saumonée (...) Enfin, un très vieux toit de tuiles toutes brunies, toutes violettes, aux écailles plates et serrées."

De la fenêtre, on peut voir la statue de Diderot. Capéran ne se lasse jamais de la regarder. Pour lui, Diderot est un des quatre hommes qu'il admire le plus au monde, avec Pascal, Poussin et Bossuet. Drôle de mélange, si l'on y songe, et qui laisse entendre que Capéran n'est pas aussi simple qu'il y paraît.

Il vit d'une petite terre située dans le pays de l'Armagnac, qui produit un excellent petit vin blanc "ayant le goût de pierre à fusil". Chaque fois que le narrateur vient, il en ouvre plusieurs, et parle de la Gascogne avec enthousiasme et poésie. Jamais il ne travaille. "Il n'était inscrit à aucune école: il ne mettait jamais les pieds dans une bibliothèque, ni dans un musée (...) Je crois qu'il n'avait pas même un encrier dans sa chambre." Il y a dans sa vie des choses étranges, qu'il vous faudra découvrir, cher lecteur.

Capéran attend, mais quoi? Un beau jour, le narrateur remarque que Capéran est moins soigné. Des détails lui révèlent qu'il n'a plus d'argent. "Il conservait toutefois sa dignité grande. Je lui offris de l'argent, et il refusa".

Que va -t-il devenir? L'histoire est là, qui finira bien. Il semble d'ailleurs que la seule personne à se soucier de son destin soit le narrateur. Capéran, lui, attend toujours et encore, confiant en sa destinée, en quelque sorte un Job des temps modernes, ayant remplacé Dieu par l'optimisme (ou bien est-ce la même chose?).

Ce livre est un hymne à la vie, à ce qu'elle a de plus beau, l'amitié, la nature, le bon vin et d'excellentes recettes, comme cette "dinde véritable, grasse comme un râble de chanoine et fraîche comme un buisson de fleurs".

Jean-Baptiste Harang nous apprend dans sa préface que Capéran a existé, sous le nom de Gastilleur, Gascon lui aussi. Le plaisir du livre, écrit-il aussi, et nous sommes d'accord avec lui, c'est "la redécouverte d'un style, un texte à la fois modeste et altier, surannée et moderne, élégant et goguenard, documentaire et poétique, parisien et provincial". Que demander de plus?

Pour finir, un extrait des poèmes de Louis Codet qu'on pourra en entier sur le site Andrebourgeois.fr.

Pauvre putain que j'ai trouvée un soir d'orage !
Sur le vieux port,
Où dans cette eau qui sent la mort
Bouge indéfiniment le reflet des bateaux,
Toi qui rêvais aussi de faire un beau voyage,
Pauvre putain !
Tu m'as montré timidement ton brun visage
Et tu m'as touché le bras d'une crasseuse main,
Pauvre putain que j'ai trouvée un soir d'orage...


Hervé BEL Janvier 2019.

Louis Codet - César Capéran ou La Tradition - La petite Vermillon - 9782710389538  - 6.10 €


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