Les Ensablés - Chronique de Denis Gombert - "Paulina 1880" de Pierre Jean-Jouve: nous ne nous appartenons pas.

Les ensablés - 07.09.2014

Livre - Gombert - Jean-Jouve - Paulina 1880


Pierre Jean Jouve écrit Paulina 1880 en 1925. Le poète sort alors d’une grande crise existentielle qui le marquera durablement et l’orientera vers de nouveaux choix de vie. Il divorcera de première femme Andrée Charpentier pour épouser Blanche Reverchon, une des rares femmes psychiatres intéressée par les théories révolutionnaires de Freud. Jouve reniera toute la partie de son œuvre publiée avant 1925. Ce titre Paulina 1880 sonne donc pour lui comme un nouveau départ.

 

Par Denis Gombert

 

paulina

 

A sa sortie, présent sur la liste du prix Goncourt, le roman obtiendra 4 voix. Il fera connaitre Pierre Jean Jouve auprès du grand public et contribuera à l’installer dans la position d’un homme de lettres estimé et respecté. Mais si la trajectoire de l’œuvre de Jouve décrit un tracé exemplaire en embrassant tous les genres (roman, poésie, théâtre, essais, correspondance, traductions, autobiographie) et en réunissant autour de lui toute une communauté esthétique (ami de l’écrivain Romain Rolland, de l’éditeur Gaston Gallimard, intime du peintre Balthus, de Klossowski, du psychanalyste Jacques Lacan dont son épouse était très proche et de bien d’autres encore dont Zweig, Jean Paulhan ou le philosophe Jean Wahl), la personne et l’œuvre de Pierre Jean Jouve demeurent assez méconnues.

 

Homme très discret, considéré à tort comme hautain, mais certainement farouche, Jouve n’a jamais voulu être trop bruyamment salué et encore moins faire école. Pourtant c’est aussi dans sa vie et dans ses actes qu’il a montré sa détermination et sa grandeur. Engagé comme infirmier volontaire, il a vu au quotidien toute l’horreur de la première guerre mondiale. Il choisira dès le début du conflit de la Seconde d’entrer en Résistance. "A la France 1939" publié par Paulhan pour la NRF en février 1940 est un  exhortation explicite à prendre les armes contre le nazisme. Salué par Char comme un des poètes les plus importants de la langue française, il est considéré par beaucoup comme un « éclaireur » et faire figure de tuteur pour toute une génération. Des écrivains comme Yves Bonnefoy, Jules Roy ou Henry Bauchau diront leur tribut et leur admiration pour Jouve.

 

Hormis un petit cénacle d’admirateurs, Jouve est aujourd’hui trop peu lu et étudié. Il demeure un préjugé sur son œuvre réputée, là aussi à tort, élitiste. Il n’en est rien. Paulina 1880 prouve absolument le contraire. Roman de la passion charnelle en même temps que réflexion sur la mystique, Paulina 1880 est avant tout un grand portrait de femme et l’aventure terriblement romanesque - et tragique - d’une jeune et belle aristocrate qui finira dans la peau d’une humble servante paysanne. Seules les femmes guidées par l’amour et la soif d’absolu semblent capables de telles destinées à rebours.

 

iPierre Jean Jouve

Pierre Jean Jouve

 

1849, Milan. Paulina est la dernière enfant née de Mario Giuseppe Pandolfini, un homme très riche et reconnu, possédant palazzo et villas de campagne. Tandis que sa mère s’est tournée vers l’église, Paulina entretient avec son père une relation étrange, presque fusionnelle, où l’admiration réciproque tient une grande part. De tous ses enfants, y compris de ses trois fils, Paulina demeure la préférée. « « Son unique fille était si belle et si parfaite à ses yeux que dans la rue il lui arrivait de redresser le dos s’il pensait à elle ». En grandissant, Paulina découvre son corps mais encore toute la hardiesse de son âme. Elle est une exaltée à l’imaginaire débordant et peut-être trop riche, capable, à 13 ans, de se pâmer et se perdre dans la contemplation de l’iconographie chrétienne ou de se croire « aimée par le vent comme certaines créatures mythologiques dont elle connaissait les légendes ». Lorsque jeune femme fait ses débuts dans la grande société milanaise, au grand bal des Lanciani, le monde n’a d’yeux que pour elle. Elle connait désormais son pouvoir : « ils sont fous de moi. Absolument fous. Quels gentils garçons. Je me moque d’eux. Je les prendrai par les cheveux quand je voudrais ».

 

Surveillée de près par son frère Cirillo, jaloux, dépourvu de grâce tandis que Paulina n’est que splendeurs, la jeune femme continue de vivre en rêve les plus folles passions jusqu’au jour où son dévolu se jette entièrement sur Michele Cantarini, un homme d’âge mûr, déjà marié, ami de la famille. En secret, bravant tous les dangers et les interdits, les amants vont se retrouver chaque nuit et faire l’amour dans la chambre adjuvante du signor Pandolfini endormi dans la villa provinciale de Torano. Un jour, manquant se faire surprendre par son père et craignant d’être couverte de honte, Paulina est contrainte, pour la première fois, de mentir. Elle perçoit alors d’un coup tout le poids de la transgression et du pêché. Celui de la culpabilité surtout. Lorsque le père de Paulina meurt quelque temps plus tard, alors qu’elle pourrait s’affranchir du quand dira-t-on et officialiser sa relation avec Michele qui s’est retrouvé de son côté veuf, alors donc que tout pourrait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, Paulina ne supporte pas l’idée d’avoir trompé son père et la religion. Sa culpabilité tourne à l’obsession, puis au délire. Elle quitte son amant et choisit de se punir par des exercices de mortification et d’auto-flagellation.

 

Croyant un temps avoir retrouvée la paix de Dieu dans un couvent où elle devient sœur Blandine de la Visitation, elle en sera exclue pour « vocation insuffisante ». La vérité est que la Mère supérieure pressent toute la dangerosité de Paulina, plus sainte que les saintes dans son repentir, mais exerçant parallèlement « un rayonnement pernicieux de sensualités » sur ses coreligionnaires, au point que certaines en deviennent amoureuses ! Mais Paulina n’est pas une de ces beautés cruelles que l’on trouve chez les Diaboliques de Barbey d’Aurevilly. Paulina est la première victime d’elle-même. « C’est vrai, je suis trop violente mon seigneur, trop passionnée et révoltée (…) je ne pourrai jamais obéir à leurs ordres, je n’obéirai qu’à Toi. Rien ne change vraiment, rien ne s’efface, rien en se renouvelles dans notre monde de larmes ». Une nuit, en proie à une hallucination, à l’appel de Dieu dira-telle, elle s’approche de son amant et le tue d’une balle dans la nuque. Manquant son propre suicide, elle est arrêtée jugée et emprisonnée durant vingt-cinq ans. A la fin de sa vie, retirée dans le petit village désolé de Settignano, celle qui fut la plus belle femme de son temps, est devenue une paysanne aux « mains abimées par les grosses besognes, dont les ongles étaient chargés de terre ». 

 

Paulina 1880 - film de 1972

Paulina 1880 - film de 1972[

 

 

Paulina 1880 est le roman d’une suppliciée. Par son extravagance et sa folie, par son extraordinaire beauté et sa vivacité, par sa quête de l’absolu enfin, ce personnage confine au sublime. Paulina a trop d’attraits et ne peut que souffrir. La vie n’étant pas assez pleine pour elle, c’est elle qui étouffe la vie. Jouve fait évoluer sa narration dans un registre si dramatique qu’il menace à tout instant de faire basculer son histoire dans le cliché d’un romantisme très daté et outrancier. En réalité, il n’en est rien. Jouve se joue de cette histoire incroyable pour laisser sa plume conquérir de nouveaux champs stylistiques (monologue intérieur disant tour à tour l’ardeur, la déraison, l’illumination, la prière, rupture de rythme, audaces syntaxiques, vers libres). Grâce à un jeu subtil fondé sur l’alternance des points de vue, l’auteur se glisse dans le corps et dans le cœur de Paulina. C’est de l’intérieur que nous comprenons son drame, celui d’une âme tourmentée, sensuelle, spirituelle autant qu’animale, éprise du Christ autant que du corps de son amant. Voilà la nouveauté : nous ne nous appartenons pas, d’autres forces nous régissent. Mais quelles sont-elles ? Celles de d’un Dieu créateur qui se joue de nous ou bien de forces inconscientes qui divisent notre psychisme. Jouve, passionné autant de mystique que de freudisme (sa femme fut la traductrice et l’introductrice de Freud en France) a trouvé dans le personnage de Paulina un sujet à sa mesure.

 

Commentant ce livre Gaston Bachelard déclarait : « je n’ai cessé de tremblé en lisant ». Le lire aujourd’hui, c’est encore se laisser porter par une grande histoire édificatrice et découvrir émerveillé un style qui s’est fait chair. Ce roman aussi déstabilisant que novateur sera porté en 1972 à l’écran par Jean Bertucelli.

 

Denis Gombert - Septembre 2014