Les Ensablés - Chronique de Denis Gombert : "Un jeune couple" de Jean-Louis Curtis (1917-1995), réactif plus que réactionnaire.

Les ensablés - 16.03.2014

Livre - Gombert - Curtis - Couple


Cette chronique répond au beau papier (cliquer ici) qu’Hervé a consacré à Jean-Louis Curtis et son roman Un jeune couple. Hervé avait lu ce roman à Belle-Ile en été sous la pluie ; me  voici le découvrant en Auvergne en hiver, sous le soleil. Bonheur de la littérature que de nous rapprocher en nous éloignant, surtout quand les saisons vont à l’envers…

 

Par Denis Gombert

 

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Cette chronique répond au beau papier (cliquer ici) qu’Hervé a consacré à Jean-Louis Curtis et son roman Un jeune couple. Hervé avait lu ce roman à Belle-Ile en été sous la pluie ; me  voici le découvrant en Auvergne en hiver, sous le soleil. Bonheur de la littérature que de nous rapprocher en nous éloignant, surtout quand les saisons vont à l’envers…

 

Daté de 1967, le roman décrit par le menu l’étiolement d’un couple. A priori rien que de très banal. Gilles et Véronique se rencontrent et tombent amoureux.  Cinq ans plus tard, ils divorceront.  Entre temps, ils auront vécu un voyage de noces à Venise à moitié raté, des soirées à la pelle avec un couple d’amis heureux de se réfléchir dans le miroir d’une fausse mondanité parisienne (« être ou ne pas en être », telle est la question), des rêves de grandeur étouffés dans la répétition du quotidien, la naissance refuge de leur enfant (la petite Marie) ; et puis l’éloignement progressif, les malentendus, les petites rancœurs, les premières tromperies. Au bout du compte (du conte ?), la prise de conscience que la rupture et le divorce sont inévitables. Comme tous les couples, Véronique et Gilles s’étaient vus plus forts que les autres, alors qu’ils étaient semblables à la plupart d’entre eux, dissonants, mal accordés, vite étrangers l’un à l’autre. Si l’homme est un ennemi de l’homme, à ce jeu hommes et femmes sont les pires ennemis.

 

De suite, j’ai été marqué par la diabolique mécanique de Curtis qui sait poser, comme autant de petites incises dans la chair de ses personnages, les épineuses pointes du drame. En première analyse le drame sentimental l’emporte : un couple qui s’aimait découvre qu’il ne s’aime plus. Le portrait à rebours de la cristallisation qu’en fait Curtis est terrible et le roman peut se lire à ce titre comme un glacial précis de décomposition amoureuse.  Ce sont toujours pour des petites choses qu’on finit par détester les gens. Gilles qui passait tout à la jolie Véronique, lui qui la trouvait belle, enjouée, libre, spirituelle, ne lui passe plus rien : son manque d’intérêt pour la culture, son goût des apparences, ses tics de langage, son obsession de l’élégance, sa manie de la comparaison. Elle non plus ne supporte plus Gilles, cet homme qui ne veut pas prendre le train de la modernité et porte des costumes mal taillés.

 

Jean-Louis Curtis

Jean-Louis Curtis

Mais Un jeune couple n’est pas que l’autopsie d’une faillite sentimentale. Curtis va plus loin. Il enfonce le clou, interroge la société qui a produit ces monstres, questionne le devenir de ses personnages. Quelle identité défendre quand on est « élevé dans un monde de reproduction audio-visuelle, de culture de masse et de divertissement » ? Au-delà de la faillite de son couple, Gilles a la prémonition d’une faillite de la civilisation. Grattant la plaie, il découvre que l’argent a pris toute la place dans cette société des années 60 où l’appétit de consommation règne. L’illusion d’un gain facile corrompt le jugement. Il n’y a pas d’argent facile ! Gilles le sait mais tous les autres semblent l’ignorer.

 

Dès la première page du roman, la question est exposée de manière cinglante : « Tu ne crois pas qu’on pourrait se payer une nuit là-dedans, une seule, la dernière ? » demande mi-mutine, mi excédée, Véronique à qui Gilles n’a pas pu offrir à Venise une nuit au Danieli (elle fera croire en revanche à sa meilleure amie qu’ils y sont allés). Et d’enchainer de manière assez vulgaire : « ça doit aller chercher quoi, comme prix, d’après toi ? ». Pour Véronique mais aussi pour son frère, sa famille, ses amis, les patrons américains de ses amis, l’argent est la seule unité de mesure, l’étalon-mètre d’une société qui croit gagner alors qu’elle est en train de tout perdre. Il y a certainement quelque pudeur protestante chez Gilles qui le fait échapper à cet optimisme servile ; il pressent tout le mensonge trompeur de cette nouvelle société où l’argent, plus que de la réussite, est désormais un identifiant de la valeur des êtres. Cette manière de raisonner est intenable pour Gilles.  « Pourquoi ce soupçon qui désagrège toute chose, qui ne laisse rien debout ? » s’interroge-t-il. Il tient sa réponse : « c’est le siècle qui engendre le soupçon, chez les cœurs un peu sensibles – le siècle, je veux dire notre civilisation, elle même truquée, menteuse, salope… »

 

Analyse d’une société qui se leurre sur elle-même, qui se voit plus grande et plus belle qu’elle ne l’est, société qui a pour point d’ancrage l’illusion publicitaire, l’argent facile et le mensonge pour les masses. Voilà le monde tel qu’il se prépare et, qu’en devin effrayé, Curtis voit avancer inexorablement. On a comparé à raison Un jeune couple aux Choses de Perec. Il est vrai que leur radiographie des années 60 est similaire. Chez Perec, les choses ont pris le pouvoir et les personnages sont devenus de simples éléments du décor. Les Choses, prix Renaudot 1965, fonctionne sur cette trouvaille : des objets en lieu et place des personnages ordonnent une mécanisation du vivant. Mais même si Un jeune couple de Curtis est moins abouti formellement que le chef d’œuvre de Perec, il me touche davantage. Me touche particulièrement la voix de la conscience aiguisée de Gilles qui gueule et qu’on n’entend pas. Cela ne se fait pas de critiquer ce beau monde urbain et triomphant comme il le fait. Ce n’est pas chic. En voulant nager à contre courant, Gilles a tout de l’homme qu’on jette la mer. Et du futur noyé.

 

Ce mécontemporain garde l’œil grand ouvert sur son époque et son cortège de mensonges. Ainsi sur ces magazines féminins en vogue qui donnent le « la » de ce qu’il faut penser, sa critique acerbe vise juste et vaut toujours :  « ce délicat dosage de progressisme bien tempéré et de snobisme pour classes moyennes, de prisonniers vietnamiens et de couturiers derniers cri, de fourrage culturel pour ruminants petits bourgeois et de mets plus gratinés empruntés au régime de l’intelligentsia – ce mélange de prétention et de roublardise, je les voyais soudain de tout près et ça me donnait envie de dégueuler ». Idem pour le mouvement de la Nouvelle Vague  devant lequel tous les apôtres esthètes de la dernière heure s’inclinent: « ce mouvement artistique où l’’obscurité du style conditionne la profondeur de la pensée… Bref un banc d’otaries happant au vol toutes les sardines de la niaiserie contemporaine ».

 

 Jean-Louis Curtis

Jean-Louis Curtis

 

A un niveau supérieur, plus qu’un drame sentimental et plus qu’une charge contre la société, c’est un profond malaise  existentiel qui nous saisit  au contact du personnage de Gilles (la référence à Drieu n’est pas à exclure sur ce point) et qui nous le rend encore proche et familier. Au fond, je ne crois pas que le roman de Curtis puisse être taxé de réactionnaire. Ou s’il est réactionnaire c’est au premier sens du terme, c’est-à-dire « réactif » avant tout. Dans une société où on lui demande de se conformer en tout et à tout (à l’argent, au progrès, à la mode), Gilles souffre, réagit, se défend. Qu’on ne compte pas sur lui pour être l’adorateur de la modernité. Sa réaction n’est pas idéologique mais épidermique ; et c’est ce qui en fait un beau personnage. Du reste, sa relation avec la jeune Lise dit bien que Gilles nourrit de la tendresse pour ceux qui appellent de leurs vœux un autre monde, égalitaire et fraternel. Et tant pis si ce monde irréalisable est mièvrement utopique.  Un jeune couple nous livre une vision prémonitoire d’un monde qui depuis s’est accompli. En pire. Notre monde. Et nous en sommes tous les témoins. Mais peut-être est-ce tant mieux pour la littérature qui ne se satisfaisant jamais du monde qu’on lui offre préfère tour à tour - et indéfiniment -  le maudire, le rêver ou le réinventer. Voir Jean-Louis Curtis sur l'INA: ici

 

Denis Gombert