Les Ensablés - Chronique de Denis Gombert: Un jeune mort d'autrefois, Jean René Huguenin

Les ensablés - 22.05.2013

Livre - Gombert - Huguenin - Mort d'autrefois


J’avais consacré il y a quelques mois une chronique à La côte sauvage, un des plus beaux romans de la deuxième moitie du XXème ; beau parce que mystérieux, beau parce qu’inabouti, beau parce que, au cœur de la célébration de l’enfance et de l’amour défunt,  vient poindre  l’imminence du tragique. Jean-Réné Huguenin se tua en voiture  au mois de septembre 1962 à l’âge de 26 ans.  50 ans après sa disparition, La côte sauvage, le Journal et le magnétisme de ce beau jeune homme un peu grave n’ont pas été totalement oubliés.

 

Par Denis Gombert

 

Huguenin

 

Jérôme Michel offre un très beau livre à la mémoire de Jean-Réné Huguenin aux éditions Pierre-Guillaume De Roux qui pose tous les jalons permettant  d’appréhender le phénomène Huguenin et la façon dont, contrairement à d’autres auteurs qui furent plus célèbres et célébrés en leur temps, son œuvre, pourtant si fragile, continue de résister au temps. « Mat et cristallin », La côte sauvage est « un roman singulier, sans véritable modèle et sans postérité repérable », dit Jérôme Michel avec raison. Telle est la force d’Huguenin : se situer hors du temps et vouloir composer une ode inoubliable  à la jeunesse, c'est-à-dire vouloir, d’un même mouvement, être actuel et inactuel. Dans La côte sauvage, la relation d’Olivier et d’Anne, le frère et la sœur, scellant un pacte d’adieu à leur enfance lors d’un été sur une plage bretonne, marque durablement et intimement l’esprit du lecteur, comme si, de toute évidence, cette histoire était la sienne. Transformer un sentiment fugace en une réalité palpable et donner à l’instant éphémère le goût de l’éternité est le propre du génie littéraire. Huguenin possédait ce génie. En plus, il possédait la jeunesse qui permet d’avoir raison tout en ayant tort, d’être injuste à outrance  sans avoir à en payer le prix. Et pourtant Huguenin est tout le contraire d’un rebelle (cette mythologie créée pour encourager les paresseux), il est davantage un fervent insatisfait, à l’instar d’un Bernanos pour qui il avait une admiration sans bornes.

 

Jean-René Huguenin nait en 1936. Enfant des beaux quartiers du XVIème, il est le fils d’un éminent cancérologue. Très vite, la guerre arrive. S’il n’en connait pas les privations, il ressentira très vivement, dès l’adolescence, le sentiment de « déshonneur de la France », pressentant que demain l’heure serait « aux ambitieux, aux habiles et aux malins ». Sa génération, tout comme celle de Musset en son temps, est assise sur « un monde en ruines ». Bernanos, toujours lui, la définit parfaitement : « cette guerre que nous n’avons pas faite nous a laissé des blessures dont nous n’avons pas guéri ».  Comment se construire lorsqu’on a été privé d’héroïsme et exhorté à prendre la vague de la déferlante consumériste qui va tout emporter ? Nous voici après-guerre, les foules veulent vivre, Jean-René Huguenin ne veut qu’écrire.

 

Il est un  jeune homme  qui habite la terre du silence et refuse tout compromis. Il est déjà écrivain.  « La société devine d’instinct qu’un véritable écrivain est un ennemi du genre humain, dit Jérôme Michel, qu’au fond, il ne participera pas à la comédie en cours, au militantisme humaniste. Le vrai crime, le forfait impardonnable, c’est de prétendre vouloir être seul et de ne suivre que les lois qu’on s’est données.» Elève de Julien Gracq en classe de géographie au lycée Claude Bernard qui fut un de ses premiers appuis critiques et qui lui consacrera quelques très belles pages au début de Lettrines,  Jean-René Huguenin va participer durant un temps très court à la fondation de la revue Tel Quel aux côtés de Philipe Sollers, Jean-Edern Hallier  et Renaud Matignon. Mais très vite, dès le numéro deux de la revue, « le petit pince du lycée Claude Bernard » s’affranchit de l’aventure collective. Son Journal,  chronique exaltée de l’adolescence ainsi que véritable témoignage sur le métier d’écrivain, le dit déjà : «une seule chose est certaine : écrire est tout mon amour, toute ma force, toute ma joie ». Certainement qu’il y a un brin de pose à professer « une tristesse sans remède » tout en étant d’un égoïsme absolu.

 

Les jeunes gens sont comme ça et les grands écrivains demeurent parfois de la sorte. Jean-René Huguenin fourbissait honnêtement, presque pieusement, ses armes pour mener sa grande guerre. Car écrire pour lui relevait du combat. Dès la parution de La Côté sauvage, Gracq, qui se méfie du joujou littéraire du Nouveau Roman, apprécie la grande fraicheur d’Huguenin : « ce n’est pas de technique que le roman manque, c’est de cœur et de tempérament ». Le maître salue l’élève. Mauriac en parle beaucoup aussi. Il est sûrement impressionné par cet astre blond insolemment doué. Le regard amoureux qu’il porte sur lui est empreint de mélancolie. Peut-être est-ce parce que Mauriac a soudain perçu en Huguenin quelque chose qui ressurgissait de sa propre jeunesse : même exigence et même combat. Il y eut une campagne favorable pour le Goncourt 1960 qui lança Huguenin. Le Goncourt ne lui revint pas mais il  obtint le grand prix des écrivains de l’Ouest. Une récompense en forme d’appel du large qui lui correspondait peut-être mieux. Huguenin se lance dans l’écriture d’un second roman.

 

Le 22 septembre 1962, la voiture qu’il conduisait fait une embardée fatale. Jérôme Michel rembobine le film majestueusement : « Au fond, c’est l’histoire d’un jeune homme qui vient trop tard dans un monde de vieux. Il se débat, il étouffe, il rêve de grands incendies, de villes en flamme, d’Orient désert. Il est seul, le monde est gris, le monde est triste. Les hommes sont bêtes. Les hommes sont veules. L’enfance est morte et les vacances sont finies. Septembre s’étend déjà sur l’existence et l’Orient n’existe plus ». Jérôme Michel Un jeune mort d’autrefois, Tombeau de Jean-René Huguenin Editions Pierre-Guillaume de Roux

 

Denis Gombert - Mai 2013