Les Ensablés - Chronique du Lac : Banlieue sud-est (1946) de René Fallet (1927-1983)

Les ensablés - 09.04.2017

Livre - Guichard-Roche - Fallet - Banlieue


En Novembre 2011, Herve avait consacré une chronique à l’un des livres phare de Fallet «  Paris au mois d’Aout » – cf ici . D’autres de ses romans, également adaptés au cinéma, résonnent encore  familièrement: La soupe aux choux avec Louis de Funès et Jacques Villeret, Le triporteur avec Darry Cowl… Leur auteur, en revanche,  a sombré dans l’oubli alors qu’il s’est éteint il y a moins de 45 ans.

 

 

Banlieue sud-est, son premier roman, relate la vie d’une bande de jeunes, habitant  Villeneuve Saint-Georges, sous l’occupation. Tilou, Cous, Jacquot, Lucky, Pepito, Alix, Zézette et bien d’autres sont les rigolos qui gravitent autour des deux frères Lubin. Claude et surtout son cadet Bernard, respectivement le muscle et l’esprit, sont les personnages centraux. Le quotidien est simple, presque banal :  aller-retour en train pour  bosser dans la capitale ou à vélo pour trimer au dépôt de chemins de fer, retrouvailles chaleureuses au bistrot, canulars bon enfant, disputes  avec les vieux, flirts et virées dominicales dans la capitale pour ces zazous un peu désœuvrés et désabusés…Comment se projeter dans l’avenir lorsque l’on a une vingtaine d’années  en 1944 ?

Bernard, commis dans une pharmacie parisienne, décide de s’offrir quelques semaines de farniente en monnayant la cocaïne qu’il a subtilisée. Très vite , il faut retrouver un boulot. Un rendez-vous au bureau de placement et il est embauché dans une foudrerie à Bercy. La routine reprend avec les trajets quotidiens entre Villeneuve et la capitale, les rendez-vous au bar du quartier. Follement aimé d’Annie - la jeune sœur de Cous-, Bernard est éperdument amoureux de Zézette. Celle-ci sort avec Cous  et l’ignore totalement. Pour la séduire et apaiser sa passion, il lui écrit des lettres mystérieusement signées Reynaldo.

Diffuse dans la première partie du récit, l’occupation allemande se fait de plus en plus présente. Réfractaire au S.T.O., Claude part en province. Quelques temps plus tard, il est arrêté. Bernard promet devant ses amis : « les gars, retenez ce que je vais dire, quand je saurai le nom de la vache qui a fait le coup, si je ne le descends pas le soir même , je vous ordonnerai de me cracher en pleine gueule ».

Août 1945, de retour d’un ravitaillement à Montargis, Bernard chemine péniblement traînant son vélo cassé sur une route écrasée de chaleur. Une traction s’arrête enfin. Un homme vêtu  d’un imperméable noir lui fait signe de monter. La voiture démarre en trombe. « Outre, le sauveteur, il y avait dans la voiture un jeune chauffeur, revêtu également d’un ciré noir. Deux caisses en bois, recouvertes d’inscriptions en allemand, gisaient sur les coussins ». Soudain, deux motos allemandes apparaissent dans le rétro. La voiture accélère, les jeunes hommes s’arment, des  coups de feu sont échangés jusqu’à la mort des deux allemands. Bernard a tué l’un d’eux.  Après ce double meurtre, la conversation s’engage. Les hommes en noir sont de Montgeron. Ils connaissent Cous, Jacquot et ont entendu parler de la bande à Bernard. Ils  lui proposent de rejoindre la Résistance. « Georges et Peppo lui avaient fait signer un tas de petits papelards couverts de croix de Lorraine et de signes cabalistiques » avant de le nommer F.F.I.

Les  caisses ramenées de Montargis contiennent une fortune : « ce ne sont que des dénonciations, des offres, du chantage, du marchandage. Tous les collabos de la région sont mouillés, des pieds à la tête, grâce à ces preuves ». Parmi ce trésor figure la lettre qui a donné Claude à la Gestapo. « Bernard, fébrile, parcourut le papier. Il devint d’une affreuse pâleur, une larme énorme lui courut sur la joue ». Le lendemain, accompagné d’un gars du réseau, il se rend au domicile de la dénonciatrice et la tue. « Elle a pas fait ouf, la greluche ! T’as dû lui envoyer ça en pleine poire ! Bernard resta là, amorphe, vertigineux, absolument inconscient. Aucune pensée ne se présentait pour emplir son crâne vide ». Il vient de tuer Zézette, la « môme pour laquelle il se fût jeté trente six fois à l’eau ».

 

Dès les premières pages, Fallet entraîne le lecteur dans une ambiance chaleureuse et populaire où la vie de quartier, les copains, les retrouvailles au bistrot et les sorties dominicales  égaient  le quotidien de ces années sombres. Cette atmosphère que l’on retrouve  aussi dans La soupe aux choux  (1980)  reflète la vie de Fallet qui aimait avant tout retrouver ses copains autour d’une table et boire quelques gorgeons.

Autre trait autobiographique, Villeneuve-Saint-Geoges, sa ville natale, devient sous sa plume une banlieue attachante. « Adieu à la banlieue Sud-est, à ses plages où ils avaient étalés leurs chairs blondes ou roses de race élue, à ses trains omnibus, à son ambiance cancanière et sympathique de province parisienne ». Le  livre lui est d’ailleurs dédicacé et la superbe préface  de Brassens écrite en 1965 souligne ce vibrant hommage : « On était sur le point d’oublier Villeneuve. La déesse aux cent bouches ne desserrait plus ses dents quand enfin Fallet vint, avec son livre, redorer le coq de son clocher et doter son canton natal d’un fameux guide touristique, où l’on trouve tout ce qu’il faut pour se promener à travers la ville ». Enfin, les virées et  courses à vélo qui émaillent  le récit, témoignent de la passion de Fallet pour la petite reine : « La bouche tordue, les mains qui ont fait clac sous le guidon. Démarrage, Claude plié sur le cadre. Bernard suivait, les dents serrées à se démolir les mâchoires. Les autres derrière, surpris, tous muscles dehors, qui poussaient comme des constipés ».

 

Malgré le poids de l’Occupation et la gravité du récit, l’art de Fallet réside dans sa capacité à diffuser un climat chaleureux et presque paisible. Alternant dérision et humour, attentif au moindre détail insolite , goûteur de mots, Fallet surprend et ravit par son style. Ainsi, les Actualités Françaises sont le prétexte à un commentaire acéré et provocateur : « Et bien tassées sans faux col, les Actualités Françaises !... arrosées  par la voix convaincue du speaker, cet anonyme salaud… ». Le chapitre où Bernard découvre le nom de la dénonciatrice se conclut par une digression  légère et décalée : « le robinet du cabinet de toilette, pris d’un spasme, se mit à couler tout seul, en mélodie cliquetante sur les flancs d’une cuvette en émail bleu ». Les chansons de Trénet sont l’occasion d’une échappée sensible et fleurie: « Toute cette poésie facile, mais fraiche comme un bouquet de coucous mouillés, enchantait toute cette jeunesse dévergondée, pas du tout fraternelle ». Le régime de Vichy inspire une prise de position engagée et caustique : « Ils avaient des bagnoles, nous avons des trains bondés. Ils avaient les quarante heures, nous avons le S.T.O. et le Secrétariat d’Etat au Travail. Ils avaient le droit de vote, nous avons celui de la boucler. Ils avaient la République, nous avons Vichy, ses évêques, ses amiraux sans flotte, ses généraux sans hommes, ses francisques et son vieux con ». Ce ne sont là que quelques illustrations de la verve gouailleuse et acérée de Fallet.

Banlieue-sud-est, suivi de  La fleur et la souris puis de Pigalle, reçurent en 1950 le Prix du Roman populiste.

 

Fallet mentionnait « Le Tour de France est né à Villeneuve-saint-Georges. Moi aussi. Lui en 1903. Moi en 1927 ». Petit-fils de paysans bourbonnais et fils  de cheminot, il travaille dès 15 ans puis s’engage volontairement en 1944. Démobilisé en 1945, ses premiers poèmes sont  repérés par Blaise Cendrars qui le recommande à Libération. Il est chroniqueur littéraire au Canard Enchaîné de 1952 à 1956. Surnommé le Rimbaud de Villeneuve, simple détenteur du certificat d’études, féru de lectures et bercé par Rimbaud,  Fallet publie une quarantaine de romans. En 1964, Paris au mois d’août reçoit le prix Interallié. Souvent qualifié d’écrivain populiste, Fallet réfute ce qualificatif réducteur, préférant celui de populaire. De fait, il est  plus à l’aise au café tabac de la rue Saint-Denis que chez Maxim’s. Il passe ses vacances dans un village perdu du Morvan , apparaît rarement à la télé. Épicurien, proche ami de Brassens, Fallet préfère la pétanque, la pêche, le vélo. En 1968, il créée les boucles de la Bresbe, une course cycliste où les échappées sont interdites , le vainqueur connu d’avance et les arrêts au bistrot obligatoires. En 1973,  Fallet témoigne de cette passion dans Le Vélo « Ce n’est pas le cheval qui est la plus belle conquête de l’homme, c’est le vélo. Il n’y a pas de boucheries vélocipèdiques ».

 

Elisabeth Guichard-Roche - avril 2017