Les Ensablés - Chronique du Lac : les romans de Loire de Maurice Genevoix (1890-1980)

Les ensablés - 03.04.2016

Livre - Guichard-Roche - Genevoix - Loire


Au cours de l'année écoulée j'ai eu le bonheur de pédaler sur l'EuroVélo 6 plus connue sous le nom de "La Loire à Vélo": week-end automnal de Briare à Orléans; ballades estivales du côté de Saint-Dié-sur-Loire ou de Marseilles-les-Aubigny. Quelle que soit la saison, la couleur du ciel, le tronçon parcouru, la Loire est fascinante. Sauvage et majestueuse, elle accueille une faune incroyable. Elle est le faire valoir des plus simples demeures aux châteaux les plus renommés. Elle est le berceau de villes chargées d'histoire: Amboise, Blois, Beaugency, Orléans, Gien.. C'est à Chateauneuf-sur-Loire, qu'une pancarte attira mon attention: promenade Maurice Genevoix. Quelques kilomètres en aval, nouvelle rencontre avec Genevoix à Saint-Denis-de-l'hôtel où un musée porte son nom.

 

Par Elisabeth Guichard-Roche

 

 

Je me souvenais de Raboliot (Goncourt, 1925), récit palpitant et inquiétant d'un braconnier solognot, défendant sa condition d'homme libre. De retour à Paris,  je me plongeais dans la lecture de "Rémi des Rauches" (1922) puis de " La Loire, Agnès et les garçons" (1962). Ces deux récits mettent en scène avec bonheur la Loire chère à Genevoix qui avait élu domicile dans le hameau des Vernelles, à Saint-Denis-de-l'hôtel où il écrivait dans un bureau aménagé face au fleuve: "la Loire est là, derrière la haie, avec ses courants et ses grèves, ses chevaliers culs-blancs, ses guinettes qui courent sur le sable, ses mouettes, ses hirondelles de mer".

 

Deux histoires simples et brèves, avec la Loire pour toile de fond et fil conducteur.

 

"Rémi des Rauches", tonnelier de son état, est avant tout amoureux du Fleuve, pêchant et parcourant ses rives dès qu'il a quelques loisirs. Il s'engage même pour un hiver de pêche sur un bateau à fond plat (la Thau) dont les filets tendus au travers du fleuve permettent d'attraper saumons, aloses et lamproies. Il rend régulièrement visite au Père Jude, un vieillard marginal nourri d'idéaux fouriéristes. A l'occasion d'une crue séculaire de la Loire, Rémi sauve Bertille du péril des eaux. Ils se mettent vite en ménage dans la maison de Portvieux, puis se marient. La jeune épouse n'a de cesse que de quitter le bourg, vendant peu à peu le mobilier familial à un colporteur convainquant. Elle rêve de s'installer en ville. Elle finit par vendre la maison. S'ensuit le déménagement à Orléans, dans un petit appartement sombre, au fond d'un boyau sordide. Rémi répare des tonneaux pour une célèbre marque de vinaigre. C'est un travail de raison qui ne lui plait guère. Il ne sort plus que le dimanche. Il ne se rend plus compte du temps qu'il fait. Par une journée ensoleillée, il suit  les quais et remonte peu à peu jusqu'à Jargeau, Saint-Denis-de-l'Hôtel puis Portvieux où il va voir le père Jude. Sept ans de mariage, un garçon de cinq ans, la lassitude et l'ennui s'incrustent. Rémi n'a plus goût à rien. Il ne parvient pas à câliner son fils et s'énerve d'un rien.  Un Dimanche, il décide de tout plaquer et retourne vers Portvieux en suivant le fleuve. Le père Jude est enterré depuis trois ans.

 

"La Loire, Agnès et les garçons" relate l'histoire estivale de deux adolescents Bailleuil et Jeanneret. Lors de la fête de la Saint Louis, il font la connaissance d'Agnès dont les parents forains tiennent le stand de tir. Attirés tous deux par la jeune fille, ils la retrouvent le lendemain sur les bords de Loire, juste avant son départ vers Sully et Gien. Jeanneret prétexte une visite à son oncle demeurant à Gien, pour partir à bicyclette le long du fleuve et retrouver Agnès. Bailleuil doit se résigner à rester, malgré l'envie d'avaler les kilomètres avec son camarade à la poursuite de l'adolescente. Le périple de Jeanneret tourne à l'aventure: retrouvailles d'Agnès en chemin, baignade dans la Loire, soirée et flirt avec la jeune fille à Bauzy, arrivée à plus d'heure chez l'oncle, et finalement retour au bercail. Jeanneret relate son périple par le menu à Bailleuil. Une jalousie naissante s'installe entre les deux garçons. Quelques jours plus tard, ils retrouvent  Agnès pour une baignade dans la Loire. Bailleuil ne sait pas nager. Il s'énerve de les voir brasser et s'amuser. Il frôle la noiyade, puis la honte devant son père. L'amitié entre les deux gens est brisée.

 

Lors de la parution de Rémi des Rauches, Henri de Régnier notait dans Le Figaro que la Loire en était le personnage principal, et Lucien Descaves ( cliquer ici) dans Le Journal, que c'était le " roman d'un fleuve".

 

La Loire est omniprésente dans les deux ouvrages. Elle est la dédicace choisie par Genevoix pour "Rémi des Rauches". Elle est le titre de la 1ère partie d'Agnès et de la 2ème partie de Rémi.  Elle offre au lecteur de magnifiques descriptions qui sont autant d'invitations au voyage. "C'est de Gien à Orléans, et précisément à Portvieux, que la Loire coule juste dans l'axe, que la fantasmagorie des couleurs, des légers nuages horizontaux, des rayons qui les transpercent, du reflet de tout ça dans l'eau joue avec plus de richesse, de nuances rares, en un mot de bonheur" (La Loire, Agnès et les garçons).  Le fleuve prend de l'ampleur et, tel un personnage, rythme la vie de Rémi. "C'était la Loire. Maîtresse de toutes les heures qui passent, miroir des clairs de lune et des nuits pleines d'étoiles, des brûlés roses des matins d'Avril, des nuages fins qui raient les couchants de Septembre, des longues flèches de soleil dardées à travers les nuages de l'été, elle prenait ce soir-là qui passait, et d'instant en instant, au fil de ses eaux tranquilles, elle l'entraînait doucement vers la nuit." ( Rémi des Rauches).

 

Dans les deux récits, le lecteur est confronté au caractère sauvage, indomptable  voire dangereux du Fleuve. Avec brutalité, dans "Rémi des Rauches", où Genevoix relate l'angoissante et terrible crue (celle de 1856): "ils sentaient sous leurs pieds le sol bouger et se fendre; le vacarme de l'eau s'enflait jusqu'à les étourdir; et la Loire s'archarnait, poussant de toute sa masse, par grands élans réguliers". Avec inquiétude dans "La Loire, Agnès et les garçons", lorsque Bailleul, tentant de rejoindre ses comparses, se débat dans l'eau de Septembre : "Une troisième fois, avec un murmure grésillant, la même force monta du fond, le souleva d'une poussée élastique, verticalement, des talons à la nuque. Il ressentit la même angoisse, moins vive pourtant, comme si déjà il se fut habitué: la Loire jouait avec lui, complice, s'amusait à lui faire peur".

 

Je remercie Genevoix d'être parvenu à me faire revivre les kilomètres avalés sur les levées de Loire, ces digues hautes et rectilignes conçues par les hommes pour tenter de domestiquer le Fleuve: "Dérober la vue du fleuve pour la révéler tout à coup, c'est un des charmes de ces turcies de Loire, puissantes levées de terre dressées par les riverains contre la ruées des crues subites. ... Bailleul, une fois de plus, en atteignant le haut de la levée, connut cette exaltation. Rarement, la Loire lui avait-elle paru aussi belle. Sa courbe s'infléchissait dans un semis d'îles oblongues où bruissait comme une forêt de rouches".  Qu'est-ce que les rouches aussi appelées rauches? Une simple plante à feuille coupante qui pousse en touffes au bord de l'eau, très commune sur les bords de Loire.

 

"Rémi des Rauches" est un récit plus construit et au contenu plus dense et plus profond qu'Agnès. Le personnage du père Jude, vieil homme sauvage, rémouleur à ses heures, est l'occasion d'échappées pleines d'intérêt et de sens sur le Fouriérisme. Il joue le rôle l'initiateur conseillant à Rémi, qui hésite à quitter son atelier pour la toue des pêcheurs, de céder à la papillonne " cette bonne passion qui sauve de l'ennui ceux qui sont dignes d'être sauvés".

 

" La Loire, Agnès et les garçons" est empreint de tendresse, de jeunesse, de soleil...Il a d'ailleurs fait l'objet d'une adaptation pour la télévision en 2001 (patrice Martineau, Arte).

 

Si la Loire demeure inchangée, quarante ans séparent en effet les deux ouvrages. "Rémi des Rauches" a été écrit entre les deux derniers tomes de "Ceux de 14". Il est empreint des années de guerre, comme l'explique l'auteur: "Je l'ai écrit après La Boue et avant Les Eparges, obéissant au besoin d'alternance...mais c'est encore, bien que j'en aie situé l'action un demi-siècle et davantage avant la guerre, bien que la guerre n'y soit à aucun moment évoquée, ni même nommée, c'est encore un livre de guerre".  Malgré sa légèreté, l'épilogue de "La Loire, Agnès et les garçons" nous ramène au premier conflit mondial, comme si Genevoix ne parvenait à s'en extraire. Bailleuil note dans son journal: " C'est là que je l'ai laissé, il y a de cela cinquante ans. Quatre ans plus tard il était mort, tué par une sentinelle affolée, la nuit, à la lisière d'un boqueteau meusien".

Rémi des Rauches a reçu le Prix Blumenthal. Décerné de 1919 à 1954 par la fondation Florence Blumenthal, ce prix récompensait des peintres, sculpteurs, décorateurs, graveurs, écrivains et musiciens. Marcel Proust, Henri Bergson, André Gide, Henri de Reignier en furent membres du jury. Parmi les écrivains lauréats de ce prix, figurent Louis Guilloux (cliquer ici) et Eugène Labit (cliquer ici).

 

Maurice Genevoix né à Decize en 1890, passe son enfance à Chateauneuf-sur-Loire. Normalien, il est mobilisé comme sous-lieutenant dans le 106ème régiment d'infanterie, pendant la Grande Guerre (1914-1918). Il participe à la bataille de la Marne et à la marche sur Verdun. Grièvement blessé en Avril 1915, il perd l'usage de sa main gauche. Il refuse alors de présenter l'agrégation pour se consacrer à la rédaction de ses témoignages de guerre.  Victime de la grippe espagnole en 1919, il retourne vivre chez son père à Chateauneuf-sur-Loire. En 1927, il achète la maison des Vernelles qui devient son port d'attache. En 1946, il est élu à l'Académie Française et s'installe à Paris. Il en devient le Secrétaire Perpétuel en 1958, poste dont il démissionne en 1974, à 83 ans. Il quitte Paris pour les Vernelles. Maurice Genevoix est décédé en 1980, dans sa maison en Espagne.

Classé tour à tour d'écrivain de guerre (Ceux de 14) et d'écrivain régionaliste (Raboliot, Rémi des Rauches, la Boite à Pêche...), Maurice Genevoix a publié 56 ouvrages. Il a reçu, en 1974, le Grand Prix National des Lettres pour l'ensemble de son œuvre.

 

Elisabeth Guichard-Roche

 

"Rémi des Rauches" (1922; Poche GF Flammarion réédition 1993) et "la Loire, Agnès et les Garçons" (1962; Editions du Rocher 2000).