Les Ensablés - "Chroniques d'un Patachon" de Pierre de Régnier (1898-1943): le noceur désabusé

Les ensablés - 15.03.2015

Livre - Bel - Régnier - Patachon


La Table Ronde réédite en un volume quatre-vingts délicieux -et passionnants- articles que Pierre de Régnier publia dans Gringoire entre 1930-1935. Régnier qui se faisait appeler "Tigre" ornait chacune des chroniques par des dessins que nous offre également la Table Ronde dans cette belle édition. Pierre de Régnier était le fils de Marie de Heredia et du poète symboliste Henri de Régnier. En réalité, son père naturel était Pierre Louÿs ("les chansons de Bilitis").

 

Par hervé Bel

 

patachon

 

Sa mère, elle aussi romancière connue sous le nom de Gérard d'Houville, ne fut pas en effet une fidèle épouse. Outre Pierre Louÿs, on compte parmi ses amants Binet-Valmer dont nous vous parlions récemment, Vaudoyer etc... Le grand drame de Pierre de Régnier est d'être riche et d'avoir une mère un peu trop tolérante sur ses écarts. Mais il aime la littérature. Jeune homme, il éprouve une vive admiration pour l'écrivain Jean de Tinan, mort l'année de sa naissance en 1998 à l'âge de vingt-quatre ans, et qui, comme lui, a aimé les théâtres, les rues de Paris et les petites femmes (1)

 

En 1924, alors jeune homme de 26 ans, Régnier adresse à son aîné mort (2) un long poème (extrait, pour l'intégral cliquer ici):

 

Et si je pense à vous, seul sur cette banquette
Où vos contemporains ont posé leurs séants
C'est que ma solitude impitoyable et nette
M'a fait voir la puissance immense du néant.
 
Raoul, vous êtes mort l'année de ma naissance
Et pourtant, c'est bien vous que j'ai le plus aimé
Vous étiez la jeunesse et puis l'insouciance
Et vous avez toujours, sans vieillir, su charmer ;
 
Raoul, vous êtes mort, et vous aviez mon âge
Raoul, vous étiez jeune et vous l'êtes resté
Moi, je ne suis pas mort, mais je tourne la page
De l'amour impossible à la réalité.
 

Cette amitié par delà la mort est étrange. Il faut savoir, en effet, que Marie de Régnier, en 1898, entretint une brève liaison avec Jean Tinan qu'elle quitta lorsqu'elle se sut enceinte de son amant Pierre Louÿs (3), lequel était le meilleur ami de... Tinan.  Les deux hommes ignoraient tout de leurs relations respectives avec Marie de Régnier, et ce fut par une indiscrétion de Valéry que Louÿs apprit la vérité... Brisé par sa rupture, Tinan entra en dépression, et ce fut la première marche qui devait le conduire à la mort en novembre 1898. Est-ce que Pierre de Régnier savait cette histoire? Bref, avant même qu'il soit né, il baigne dans la littérature.

 

Malgré sa funeste tendance pour la noce, il trouve la force, entre 1924 et 1930 d'écrire plusieurs textes, qui témoignent d'une volonté qu'on lui a souvent niée. En 1924, il publie ainsi un premier recueil de poèmes "Erreurs de jeunesse" que son père officiel, le grave et également ensablé Henri de Régnier, qualifie de "livre vivement rimé et parfois un peu hâtivement écrit".  Chez Emile-Paul, en 1927, nouveau recueil de poèmes regroupés sous le titre "Stances, instances et inconstances" dont le Gaulois reproduit quelques extraits dans son édition du 29 janvier: Toi qui n'existes pas, qui ne fais rien pour vivre, / C'est à toi que je veux offrir ce triste livre / Si dans la vie un jour tu daignes te poser. Sans préjuger du reste... Le propos et la forme paraissent faibles... Et je n'ai pas trouvé de recensions sur ce recueil, pas même un article d'Henri de Régnier qui soutenait pourtant la carrière de son fils.

 

Toujours dans la même année (1927), il publie un texte court intitulé Deauville dont voici une partie de l'introduction: Chère lectrice, supposons que nous partions pour Deauville ensemble ; vous êtes charmante, bien entendu, mince, grande, et vous seriez brune si vous aviez encore les cheveux longs. Je vous ai rencontrée hier soir, c'est-à-dire ce matin, à trois heures ou quatre heures, chez Florence ou à Casanova ; vous êtes probablement Américaine, peut-être Française, qui sait ? Votre premier mari, le vieux, est mort ; votre second mari, vous l'avez ruiné, puis vous avez divorcé ; votre troisième mari est en Italie avec votre meilleure amie ; le monsieur d'avant-hier, vous l'avez oublié ; le gigolo d'hier dort encore ; nous sommes le vingt-neuf juillet, je suis riche pour au moins deux jours ; prenons un train bleu qui nous fera voir la vie en rose, installons-nous dans des wagons Pullman (Poule-man, mot anglo-français qui veut dire : femme, homme ; compartiment mixte), asseyons-nous confortablement, dormons un peu, et arrivons trois heures après, avec la volupté d'être ensemble sans se connaître, avec l'ivresse de la nouveauté, à Deauville.

 

 Pierre de Régnier (1898-1943)

 

C'est le style de Pierre de Régnier, facétieux, ironique et tendre... Lecture plaisante. Parfois, cela pourrait être du Oscar Wilde, sauf que ce n'est pas méchant... Et que cela devient un peu lassant. Et puis il y a ce jolie poème: ... Il a plu sur la mer triste/ L'horizon est délavé... / Que faire en ce lieu sinistre ? / Tout le monde est décavé. / Le sable est humide et bistre / Où la méduse a bavé / Et dans un ciel couleur d’huître / Se lève un soleil navré... Selon l'auteur, ce poème serait l'œuvre de Bernard de Geonssac. En réalité, ce Geonssac n'existe pas. Il s'agit du double de Régnier, qui apparaît d'ailleurs dans son premier roman, publié en 1929 "Colombine ou la grande semaine". Colombine, jeune fille charmante, va passer à Paris "la "grande semaine" (semaine appelée "grande" par les turfistes parce qu'elle se déroule fin juin entre le grand steeple et le Grand Prix) en compagnie de jeunes gens non moins charmants et riches, dont ce Bernard qui tombe amoureux d'elle. Un début d'intrigue se nouera, pour ne conduire à rien. Bernard est un viveur désabusé. Henri de Régnier, toujours lui, écrit dans le Figaro du 15 mai 1929 que ce texte est d'une "frivolité mélancolique", avec ce Bernard de Geonssac aux réveils difficiles et aux couchers tardifs; où, près d'un gramophone, on est toujours sûr de trouver un verre de whisky et des cigarettes. Bien que Pierre de Régnier qualifie le roman d'histoire "bien chaste", La revue des lecteurs (religieuse) le classe dans la catégorie "Romans mauvais ou inutiles pour la généralité des lecteurs".

 

Puis, en 1930, paraît son second roman "La vie d'un patachon", son texte le plus connu. L'histoire d'Emma Patachon et de sa vie parisienne très agitée, qualifiée de "fantaisie juvénile" par le Figaro. De Régnier n'écrit que sur les sujets qu'il connaît bien: la fête, les nuits interminables, l'alcool, les bars et les femmes belles qu'il croise, mondaines et demi-mondaines. Régnier sent peut-être que c'est un peu court. Après 1930, Régnier ne publiera plus de romans, mais des dessins (il illustre un livre de sa mère "Les rêves de Rikiki") et des chroniques dans Gringoire. Elles lui vont bien, finalement. Courtes et éphémères comme ses plaisirs. Il brûla, comme on dit, sa vie par les deux bouts.

 

En 1934, le journal Cyrano signale déjà qu'il est en exil sanitaire à Evian à la suite d'une sérieuse maladie. En 1940, il est mobilisé dans la DCA. Bientôt obligé de renoncer au service armé pour cause de maladie, il meurt en 1943, à l'âge de 45 ans, épuisé par son méthodique alcoolisme jamais vulgaire et ses veilles trop tardives. Voilà qui était Pierre de Régnier, ou du moins ce que j'ai pu en deviner: un "feu follet" à la Drieu, avec le désespoir plus léger, mais tout autant corrosif. Ou bien une espèce de Gainsbourg n'ayant eu de cesse de se détruire, en ayant le sentiment de n'arriver à rien de grand.

 

Pourtant "Les Chroniques d'un Patachon" est un beau livre  qui peut se lire d'un coup, ou par petites touches, dans le métro par exemple, ou dans le bus. Rien de tel pour oublier les matins blêmes, l'odeur poussiéreuse du chauffage de l'autocar ou l'odeur de crottin du RER. Avec un ton ironique, féroce parfois, littéraire toujours, Régnier raconte ses soirées dans les cabarets où il s'est enivré, les spectacles auxquels il a assisté, les bars chics qu'il a fréquentés, sans que jamais l'on s'ennuie, lui qui, pour s'étourdir de la sorte, devait pourtant s'ennuyer. C'est tout le monde éphémère et brillant de la nuit qu'il fait renaître. Un monde de nantis, à la Fitzgerald, qui, je l'avoue, fait rêver. Ce sont les derniers feux d'un monde qui mourra en 1940. Après, la France ne sera plus la même. Osons le dire: comme Proust, Régnier a le génie, parfois, de transformer la vanité des hommes en un spectacle artistique. Ce n'est pas grand chose une soirée, un nouveau bar, mais tout dépend comment on le dit. Et Régnier sait, lui. Puis, au milieu des splendeurs du grand monde, le voici qui s'échappe et décrit une rue, un taxi, une ambiance du vieux Paris, où l'on sent poindre la mélancolie.

 

On croise Mistinguett, Mayol, Damia: Elle entre, de sa démarche légèrement chaloupée, les genoux un peu pliés, comme si le parquet de la scène était élastique; d'un geste de la tête, comme un animal, elle rejette sa crinière, acajou dans la lumière, brune dans l'ombre (...) Avant qu'aucun son ne sorte de ses lèvres, elle les remue (...) On ne veut plus la laisser partir et on lui demande sans fin des chansons; je vais tout à fait dans le fond de la salle, et de là, cette bouche et ces bras levés et tout ce velours noir la font ressembler à un papillon de nuit de la chanson triste.

 

On assiste à la coupe Davis à Roland-Garros où Fred Perry joue contre les Français, ambiance : Le court, d'un ocre éblouissant, est arrosé de sable frais, balayé, ratissé (...) Les ramasseurs de balles, en sweater bleu marine et pantalon gris, sont à leur poste (...) Les pantalons de flanelle resplendissaient sous le soleil, les balles, blanches comme des cachets d'aspirine, résonnaient sans se casser sur les cordes luisantes. Il y a les courses de chevaux à Longchamp. Et puis les bars! Il n'est pas désagréable, vers minuit, quand on n'est pas allé aux sports d'hiver, d'entreprendre, en taxi, l'ascension complète de la butte Montmartre; exactement derrière le Sacré-Cœur, et semble-t-il, plus haut, se trouve (...) un charmant petit endroit qui s'appelle "Chez tonton" (...) Il y a d'abord le patron, Tonton (...) Il y a ensuite Mlle de Shanghai qui un jeune homme très bien, avec des cheveux un peu trop blonds (...) Mlle de Shanghai récite des vers du Racine de préférence (...) Et puis surtout, il y a Kiki de Montparnasse, toujours la même, toujours magnifique.

 

Tout cela est décrit sur le vif. Mais moi, ce que je préfère ce sont ces brusques apartés où éclatent plus encore les dons de description de Pierre de Regnier. Lisez plutôt cela: Un après-midi noir de décembre ; le pavé de bois est si mouillé qu'on peut lire les enseignes lumineuses et les lettres des autobus; un plafond de parapluies vernis serpente  sur les trottoirs crottés où chaque pas s'imprime et reflète les lampes à arc, mauves et ovales comme les yeux de Gloria Swanson; tout tremble, tout hésite, tout glisse (...) Vitrines de Noël et du jour de l'an, vitrines éblouissantes, animées, mécaniques, vous êtes aux désirs de l'enfance ce que le théâtre, le cinéma, la peinture, la sculpture sont aux désirs des hommes; avec cette différence que, si ce n'est pas trop cher, on peut peut-être en emporter un petit morceau chez soi; mais une fois rentré, une fois comblé, on s'aperçoit que le train ne marche pas si bien, que la poupée est moins jolie sous un autre éclairage, que la voiture est bleue au lieu d'être verte, et que les soldats de plomb ont la tête qui ne tient pas; que l'on se trouve, enfin, dans la coulisse, et que toute cette magie, une fois dépouillée de tout son maquillage et des feux de la rampe, que cette fée que l'on possède enfin n'est plus, une fois qu'on l'a, qu'une femme comme les autres, et très souvent beaucoup,

beaucoup moins bien...

 

bal

 

C'est beau tout de même. Mais il manquait à ce jeune homme de quarante ans la volonté d'écrire, de s'isoler, de ne plus être étourdi par les lumières et la beauté. Il lui aurait fallu, comme Proust, ayant emmagasiné tant d'images, aller se réfugier dans une chambre et y vivre reclus. Il ne le voulut pas, il n'y croyait pas. Quelque chose en lui le portait vers la mort, à force de lumière et d'alcool. Ecoutez encore ce qu'il dit (4): Je bois mes nuits mélancoliques En vieux noceur désabusé ; Mes aurores sont romantiques Et mes regrets désespérés... Aimez-vous Pierre de Régnier?

 

PS. Quelques sources

(1) Francis Carco rassembla en 1921 les chroniques de Tinan parues dans le Mercure sous le titre "Noctambulismes".

(2) Il s'adresse à Raoul de Vallonges, le double de Tinan, héros de "Penses-tu réussir!"

(3) Pour plus de précisions, voir "Bohèmes en prose" de Jean-Jacques Bedu. Grasset, 2009.

(4) cité sur ce blogue ici  A noter qu'il a existé un prix "Pierre de Régnier" de l'Académie "destiné aux écrivains pauvres". Selon mes sources, il n'existe plus.

 

Hervé Bel