Les Ensablés - Chroniques de D. Gombert: "A la fraîche", René Fallet (1927-1983)

Les ensablés - 07.05.2017

Livre - Gombert - Fallet - Fraîche


En écho à la chronique du roman Banlieue sud-est  de René Fallet publiée sur le site, voici la présentation d’A la Fraiche, un recueil de poèmes paru en 1956. Ce livre doit s’extirper des sables de l’oubli car il est à ce jour indisponible en librairie. Pourtant, le recueil de Fallet  est agrémenté de deux préfaces : l’une de Georges Brassens, l’autre de Jacques Prévert, tous deux grands amis du romancier-poète. Il y a pire comme parrainage… 




C’est en 1959 que René Fallet publie  A la fraiche, recueil de poèmes en vers. Il est en passe de devenir  un romancier reconnu. Il vient de publier Les vieux de la vieille qui est salué par la critique, il est courtisé par le monde du cinéma travaillant à l’écriture du scenario de Fanfan la tulipe, personnage que Gérard Philippe immortalisera. Tout le monde a identifié la gouaille et le réalisme de Fallet qui le rapproche d’un côté de Mac Orlan et de l’autre la tendresse bienveillante  qu’il porte sur ses personnages aux allures un peu fantaisistes ; cela le rapprochant l’univers de Prévert ou de Marcel Aymé.

Depuis 1952, Fallet collabore en tant que chroniqueur littéraire au Canard enchaîné. Pour ce type imposant qui arbore  une grosse moustache  et qui a pratiqué depuis qu’il a quitté l’école à 17 ans, « un peu tous les métiers de la rue », les choses sont en train de se mettre en place.   

 

Il est particulièrement touchant de découvrir en contrepoint du Fallet si à l’aise dans la description du monde du petit peuple laborieux et bravache qu’il perpétuera dans ses autres romans, le son poétique si délicat qu’il tire de l’instrument-poésie. C’est tout d’abord une sorte de fascination pour l’idéal de la jeune fille, la femme encore non corrompue. En l’espèce, c’est une chanteuse de cabaret dont il tombe éperdument amoureux. Les premiers poèmes se prennent à jouer et rejouer la scène de son apparition qui agit comme un coup de foudre : 

 

Elle vint et depuis je me nourris d’oranges 

Car le pain répugne à ceux que frappent les anges. 

 

La voici qui chante et allume le feu du désir : 

 

La sauvage  de luxe était ébouriffée

Elle chantait. Ses mains étreignaient le micro, 

Le penchaient sur sa gorge et lui disaient l’écho

De la dureté fière et tendre de ses lèvres           

 

A jamais le jeune homme de 23 ans qu’il met en scène recherchera à reconstituer le scenario de cette  splendide apparition : 

 

Mais un destin cruel entend que je m’ennuie

A chercher sans répit les traits de ce visage

Dont j’aime le poison et dont je perds l’image. 

 

La deuxième grande séquence du recueil  est consacrée au père de Fallet. Communiste convaincu, voire enragé (il fera de la prison pour trouble à l’ordre public), agent de la SNCF portant la casquette d’étoiles PLM, Fallet retrace l’admiration que le fils a pu avoir pour le père et plus profondément l’emprise terrible du temps sur les hommes. L’homme rageur du début  va  se rabougrir au point de devenir « un petit vieux », « car les vingt ans volés étaient tombés sur tes épaules avec la maladie ». Des souvenirs il ne restera que des miettes, en témoigne cette casquette qui demeure l’unique témoignage des combats d’une vie. 

 

Tout ça, tout ça

C’est pour ne rien dire…

Est-ce que là-haut

Le Paris-Laroche est entré en gare ? 

Est-ce que là-haut

Les tripes sont bonne et le vin au frais ? 

Papa, papa, 

Tiens, ce soir, 

Exceptionnellement

Laisse-moi toucher à ta casquette 

Pleine d’étoiles, 

Si pleine

Que j’en renverse le total

Sur ta mémoire…       

 

On ne peut être que bouleversé par la puissance, la sincérité et la joie créative d’une telle poésie, Fallet alternant et jouant à merveille des registres pour dire le peuple et ses luttes aussi bien que le cœur et ses peines.   

 

Le dernier grand mouvement du texte, si l’on peut dire, est une pièce en 48 strophes dédiées à Hardellet que Fallet avait faite publier en tiré à part chez Seghers également.  C’est son testament, librement inspiré de celui de Villon. De poète à poète.

On y trouve toute la richesse du curieux cabinet de curiosités  qui flotte dans son imagination : une femme blonde entêtante qu’il a aimée, une canne à pêche pour qui la voudra, des baisers et des larmes de-ci delà, des refrains, « les yeux de l’écureuil », « les tulles de libellule », des chansons, des mots, bref toutes choses qui pourraient faire que Fallet se trouvât,  allégé,  au moment du grand saut :

 

Peut-être qu’un gouffre m’attend

Mieux vaut le gouffre que pantoufles 

Et ceux là qui vont s’enchantant 

N’ont rien à perdre que le souffle.    

 

Le recueil de Fallet est tout aussi délicat qu’inventif. Rare est la poésie qui marque et imprègne sans peser. C’est ce que réussit  Fallet dans  A la fraiche avec cet art particulier de décrire le quotidien tout en le sublimant : faire de l’art  tout en ayant l’air de ne pas y toucher.    

 

Denis Gombert - mai 2017