Les Ensablés - Chroniques de Denis Gombert : "Faillite" de Pierre Bost, chute du héros dans le gouffre existentiel

Les ensablés - 04.07.2013

Livre - Bel - Bost - faillite


Merci aux Editions de la Thébaïde de nous avoir envoyé le roman "Faillite" de Pierre Bost qu'elles viennent de rééditer. Denis Gombert qui avait déjà lu "Le scandale" vient de le lire et en sort très enthousiasmé. Pierre Bost a vingt six ans lorsqu’il écrit Faillite qui paraîtra chez Gallimard en juin 1928. Avant il y avait eu, selon les propres dires de l’auteur, deux coups d’essai : Homicide par imprudence et Crise de croissance, ainsi que deux pièces  de théâtre, Deux pères d’amis et L’Imbécile qui fut un des grands succès de l’année au Vieux Colombier.

 

Par Hervé Bel

 

Faillite

 

Faillite se veut être le premier « vrai roman » de Bost.  « Avec Faillite, Bost s’étoffe et se libère », affirme son ami et condisciple de Henri IV Jean Prévost dans la revue de la NRF, « le voilà devenu romancier et n’est pas romancier qui veut ». De fait, sûr de ces appuis et autres encouragements  (Alain, qui fut son professeur à Henri IV, le soutient également) la réception critique du roman est plutôt bonne, voire élogieuse.

 

Pierre Bost

Pierre Bost

 

On loue la maturité du style et l’ordonnancement impeccable de l’intrigue. Robert de Saint-Jean parle dans La Revue hebdomadaire «  d’un accord parfait d’un auteur et de son personnage », « de  la justesse et la rapidité de ses observations ».  C’est dire si la critique demeure encore sensible à la fidélité réaliste du récit. En réalité Faillite jouira d’une bonne réception critique mais d’une faible réception publique. La grande production romanesque de  l’année 1928 (près d’un millier de romans parus cette année-là!) ensevelira Faillite sous la déferlante éditoriale.  Au moins, elle permettra à Pierre Bost de se distinguer et de faire carrière, lui qui devint un des plus grands scénaristes du cinéma (La Traversée de Paris, Le diable au corps, La jument verte, pour ne citer que les plus célèbres) et continuera son entreprise romanesque. Cependant, dans les Annales politiques et littéraires, le critique Benjamin Crémieux perçoit dans ce roman mieux que l’habilité technique de l’auteur. Pour lui, le talent manifeste de Bost conteur réaliste n’est qu’un prétexte, le véritable intérêt du roman résidant tout entier dans « une réflexion sur  une modification intérieure profonde que subit son personnage ». Une piste d’analyse que nous allons explorer.

 

Il est vrai que le miracle de Faillite est de se trouver à la confluence de deux mondes : celui établi des règles du roman balzacien et celui de nouvelles écoles à venir : surréalisme, théâtre de l’absurde, nouveau roman dont Faillite semble défricher la voie. Car la part intime de l’être, jouet de sa propre imagination, la pesanteur du monde et la restitution d’une pensée à travers le cheminement d’une conscience sont bien les composantes majeures de ce roman qui dépasse le simple cadre réaliste.   Mais de quoi parle Faillite à la fin ? J’y viens.

 

L’histoire est on ne peut plus simple et touchante. Un homme, Brugnon, se trouve à 45 ans dans la force de l’âge. Brugnon est un patron ancien modèle, « tantôt sévère, tantôt souriant ». Voici l’archétype de l’homme au travail qui n’a jamais perçu d’autres horizons que celui des courbes indicatrices des recettes et dépenses de son activité. Et Brugnon est un as en la matière. Rien de ce qui concerne  le sucre ne lui est étranger depuis que son père l’a formé à la direction de l’entreprise. Avec Brugnon fils les affaires continuent de prospérer. Brugon est entouré de solides collaborateurs dont Jean Roussain, 25 ans, qui lui sert de jeune secrétaire  et de confident lors de ses sorties nocturnes et d’un aréopage de dactylographes qui forment « un bloc sentimental autour du patron ». Comme compagne, Brugnon s’affiche avec Simone, une jeune libraire qui travaille près de la place de la Bourse même si depuis quelque temps leur relation s’est distendue. Leur complicité charnelle aurait-elle vécu définitivement ? « Pourquoi le ciel l’a-t-il ainsi fait qu’elle ne peut me satisfaire ? », se questionne Brugnon qui, peu à peu, s’éloigne de Simone. Parmi les dactylographes voici qu’une nouvelle femme apparait que d’abord Brugnon ne remarque pas : Florence la silencieuse aux yeux gris-bleu. Petit à petit, il va s’intéresser à elle, puis s’y attacher au point que cette jeune femme « à la main ferme et au sourire inexplicable » devient indispensable à l’équilibre de son quotidien.

 

Jour après jour, le sentiment de l’amour qui devait être pour l’homme fort l’occasion d’une régénérescence virile tourne à la torture. Pour la première fois Brugnon aime et pour la première fois on ne l’aime pas. Au mitant de sa vie, cet homme fort se découvre une faiblesse : lui qui pensait que sa vie était toute tracée et répondait à une logique quantifiable découvre sous ses pieds le précipice sans fond du fleuve Amour.  A vingt ans, on survit à un chagrin d’amour,  à quarante cinq, on en meurt. Peu à peu, en proie au désarroi, au doute, puis à la folie, Brugnon dévisse. Son être n’a plus de prise sur rien. Sa volonté non plus. A cause de plusieurs fautes d’inattention, ses affaires économiques périclitent. Plus personne ne le reconnait, ni ne lui fait confiance. Brugnon a hypothéqué sa vie pour la blancheur et le délié d’un cou d’une jeune fille un peu mince. L’homme fort est à terre. Demeure Simone, la grande héroïne sacrifiée qui ira jusqu’à supplier Florence qu’elle fasse quelque chose pour Brugnon, pour qu’il soit - ne serait-ce qu’un temps, un jour, une minute- heureux. Intraitable, le jeune Florence refuse et disparait. Brugnon se laisse dès lors complètement couler. Sa société est vendue. Ruiné, il doit quitter Paris. C’est dans une petite maison d’une pâle province qu’il ira se réfugier, soutenu malgré tout par la fidèle Simone. Tel un homme hagard, un roi déchu, fou silencieux, fantôme ivre, il  erre le long d’un canal, perdu dans ses rêves. Le feu de la vie a quitté l’homme fort. Un amour, pourtant à peine entrevu et même pas vécu, l’a consumé.

Autre roman de Bost récemment réédité

Autre roman de Bost récemment réédité

 

Faillite n’est pas un roman d’amour conventionnel comme on pourrait le croire de prime abord. Le traditionnel trio homme, femme, maîtresse n’intéresse pas véritablement Pierre Bost. L’auteur évacue cet enjeu trop classique et bourgeois en postulant des personnages libres de leurs agissements. La morale sociale n’a pas vraiment de prise sur eux ; là n’est pas le débat.  Ce que  Bost accomplit dans Faillite est plus resserré et plus fort qu’un roman d’amour : il compose avec une dextre minutie un traité de psychologie sur le vertige existentiel. Son héros Brugnon en est l’objet disloqué dont il manipule, en bon chirurgien, les organes à loisir. Jouer du matériau littéraire pour creuser le mystère de l’âme humaine, déterrer sous la chair l’insondable secret d’une âme marquée au fer par l’amour, voici ce que réussit Bost dans Faillite, un roman étonnamment moderne. Il y a du Meursault chez Brugnon dont la béance existentielle s’est un beau jour révélée. Personne n’est à l’abri du danger de la vie, même l’homme fort. Devenu à ce point étranger au monde, le héros est confronté pour la première fois à sa propre impuissance. Les choses le dépassant, il ne peut résister au vertige. Il tombe.

 

Denis Gombert - Juillet 2013

 

Recueil

 

PS: signalons que les Editions de la Thébaïde sortent en même temps un recueil d'articles de Pierre Bost intitulé Flots d'encre et flots de miel. Merci encore pour tout ce que fait Emmanuel Bluteau, directeur de ces éditions.  




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