Les Ensablés - Chroniques de Denis Gombert: "Koenigsmark" de Pierre Benoit (1886-1962), le numéro 1 du livre du poche

Les ensablés - 28.12.2014

Livre - Gombert - Benoit - Koenigsmark


Premier grand roman de Pierre Benoit, Koenigsmark a l’art de déployer comme autant de paravents de théâtre plusieurs intrigues qui, après s’être patiemment succédé, voire enchevêtrées,  - roman de guerre, conte sentimental, enquête historique, fiction dramatique, drame romantique - vont trouver leur dénouement. Un dénouement beau et tragique.

 

Par Denis Gombert

 

K

 

Tout commence au cœur des tranchées. Deux jeunes officiers français tiennent leur position de garde durant toute une nuit, non loin des lignes allemandes. Le soir du 30 octobre 1914, au fond de la tranchée du blanc-sablon, au funeste lieu-dit du  « carrefour de la Mort », Raoul Vignerte se prend à narrer par le menu à un ami l’étrange histoire qui l’a conduit jusqu’ici.

 

Jeune universitaire, historien, parfait germaniste, Raoul Vignerte fait partie de ces brillants élèves qui ont réussi par la force du travail et l’allant du mérite. Mais qu’il est dur à Paris d’obtenir une position ! A Raoul, son ancien professeur de littérature en langues germaniques, le bon M. Thierry, propose un très modeste poste de professeur d’histoire dans une institution libre. « Six heures par semaine, cent soixante quinze francs par mois et la possibilité d’avoir des répétitions ». Ce n’est pas précisément la grande carrière que Raoul espérait, lui qui a raté normal sup’ d’une courte place.

 

Allant traîner son désarroi du côté des grands boulevards, Raoul avise la grande brasserie Weber et ses belles lumières. Il ne peut résister à l’envie d’en pousser la porte et de s’installer pour souper. Non loin de lui, une compagnie bruyante de garçons et de filles de son âge, et un garçon qu’il reconnaît : Ribeyre, un ancien d’Henry IV, un qui a déjà fait du chemin, lui. Ribeyre apprend à Vignerte qu’il bosse au quai d’Orsay. Déjà la belle vie. Vignerte  avoue son humble condition. Ribeyre est touché. Il veut faire quelque chose pour son ami. Il a une idée. Au quai il a entendu qu’on cherchait un bon germaniste pour enseigner l’histoire au fils du grand duc de Lautenbourg, « payé dix mille marks par an ». Et puis blanchi, nourri, etc. Ribeyre se renseigne, Ribeyre recommande. En un jour l’affaire est conclue. Vignerte partira avec un complet neuf et ses bagages à la cour du grand duché de Latenbourg-Detmold. Hier le jeune homme se voyait contraint à une triste et pauvre vie, ce soir son imagination s’enflamme. Là-bas, un château, des grands ducs, des bals, une vie légère, un art de la distinction ; là-bas, des femmes. [caption id="attachment_5909" align="alignleft" width="300"]

 

Pierre Benoit en 1932

Pierre Benoit en 1932

 

Vignerte débarque à la cour du duché le cœur battant et les yeux écarquillé. Il est saisi par le faste de la cour et l’impeccable ordonnancement du protocole. Peu à peu, Raoul se coule dans le quotidien de ce petit Versailles. Il y découvre les rivalités des maîtres d’hôtel et la majesté du grand duc qui possède de fines mains. Son élève lui est présenté, Joachim, fils du grand-duc, « un grand jeune homme blond, pâle, à l’air un peu endormi ». La vivacité d’esprit n’est pas son fort mais l’adolescent est sage, poli et discret comme s’il était déjà prêt à assumer toutes les charges futures que réclameront ses hautes fonctions. Après chacune des quatre leçons hebdomadaires Vignerte se réfugie à la bibliothèque du palais installée dans la chapelle désaffectée, une des plus belles d’Europe. Il se lance à corps perdu dans des recherches sur ce petit état de confédération allemande, le Lantenbourg-Detmold, dont il est le pensionnaire désormais. Un peu de la grandeur de ce petit état rejaillit sur lui.

 

Est-ce pour rêver ou pour travailler que Raoul se plonge à corps perdu dans toutes ces archives ? A l’autre bout du palais vit la grande duchesse Aurore, remariée au grand-duc après le décès accidentel de son premier mari héritier du trône Rodolphe de Lautenbourg disparu au Congo dans des circonstances mystérieuses. D’origine tartare, arborant un port altier et une main ferme qui en fait la meilleure écuyère du royaume lorsqu’elle monte son très sanguin cheval nommé Tarass Boulba, Vignerte est absolument fasciné par cet ange blond, quintessence de la féminité alliant une dignité toute aristocratique à une énergie propre aux grandes amazones.

 

Dès lors, Vignerte est complètement sous l’influence de cette femme ; ses nuits, comme il le confesse « se passent à rêver de choses dont personne ne soupçonnera jamais l’immense volupté ». Par bonheur, Vignerte est invité à rejoindre la petite cour qui s’égaye autour de la belle Aurore et de sa dame de compagnie, la brune Mélusine.  Paradoxalement, cette intimité avec la princesse comble le jeune de bonheur mais aussi de chagrin. Il comprend très vite qu’elle appartient à un autre monde et à une autre caste. La romance que Vignerte se plaît à imaginer n’est et ne peut être que pur phantasme.

 

L’intrigue sentimentale semblant s’éloigner, la voici remplacée par l’enquête historique, puis par la précipitation du drame. A la bibliothèque, le jeune homme met la main sur des documents oubliés révélant l’impensable : Rodolphe, le mari d’Aurore, n’aurait pas péri accidentellement mais aurait été assassiné froidement. Et Raoul de partir dans la crypte à la recherche des ossements du corps de Rodolphe qu’il retrouve. L’intrigue s’emballe, les rouages dramatiques cliquètent à loisir : la bibliothèque prend feu, le méchant baron Ulrich de Boose, intime de Rodolphe, fait sa réapparition, Vignerte est défié en duel par Monsieur de Hagen, jaloux de la relation privilégiée que Raoul entretient avec Aurore.

 

A la fin de son roman, Pierre Benoit abat une à une les cartes de ce qui fera son succès pour ses quarante prochains livres : un personnage de faux naïf, personnage ordinaire confronté à une situation extraordinaire, une femme fatale, enrobée de légendes et de mystères – elles sont récurrentes chez Benoit- et un cadre qu’on dit « exotique » qui révèle en fait chez Benoit la compréhension du besoin qu’à le lecteur d’être conduit et projeté, par l’acte de la lecture, dans un ailleurs enchanteur. Comme le disent souvent les lecteurs goûtant les romans grand public : « je lis pour m’évader ». Königsmarck, premier roman à succès de Benoit (1 million d’exemplaires vendus, lui qui n’avait vendu que 5 exemplaires de son premier recueil de poésie !), répond parfaitement au contrat : l’intrigue se faufile avec une grande aisance entre des genres très différents et, sans qu’on s’en aperçoive, tisse un lien subtil entre des lieux hétéroclites : le milieu des étudiants à Paris, le majestueux palais d’une province allemande,  une sombre forêt du Congo, la jeunesse d’Aurore dans les plaines tartares. De quoi ravir un

public en manque de sensations.

 

Pierre Benoit

 

Il faut bien conclure une histoire. Quoi de plus malin alors que de convoquer la grande. Très opportunément, alors que le jeune Vignerte, précepteur du jeune duc et amoureux transi de la duchesse, vient de révéler que le duc Rodolphe a été assassiné et que toute la cour est en émoi, la grande guerre est déclarée. Vignerte reçoit son ordre de mobilisation. Il doit rejoindre sur le champ la France sous peine d’être arrêté et déclaré traitre à la patrie. C’est Aurore en personne bravant le danger d’une arrestation et l’accusation d’intelligence avec l’ennemi qui va raccompagner le jeune homme à la frontière. Là - acmé d’un romantisme échevelé - la princesse Aurore dépose un baiser sur le front de son jeune ami avant de s’enfuir : « et soudain je sentis une immense douleur baignée mon désespoir, tandis que sur mon front une seconde se posait un baiser ». Vignerte meurt symboliquement de ce baiser tant espéré et inattendu avant de périr quelques mois plus tard, au front, dans les tranchées, touché par un obus.

 

En 1953, Henri Filipacchi, patron d’Hachette, choisira Koenisgmark  pour être l’étendard de sa nouvelle collection « le livre de poche » dont il porte le numéro 1, ce qui perpétuera la popularité de ce roman déjà bien assise par quatre adaptations cinématographiques , même si on a davantage gardé en mémoire L’Atlantide, second roman de Pierre Benoit, publié en 1919, qui obtiendra le prix de l’Académie française. Entre temps, Albin Michel a senti le bon coup et signé Benoit qui leur restera fidèle jusqu’au bout. En 2012, les éditions Albin Michel ont réédité trois titres de Benoit : Axelle, Mademoiselle de la Ferté (un des tout meilleurs et des plus délicats) et la Châtelaine du Liban, respectivement préfacés par Frédéric Vitoux, Eric-Emmanuel Schmitt et Amélie Nothomb. Une belle idée d’hommage rendu à leur pair en littérature.  

 

Denis Gombert - décembre 2014