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Les Ensablés - Chroniques de Denis Gombert: "L'homme à l'hispano" de Pierre Frondaie (1884-1948)

Les ensablés - 19.02.2017

Livre - Gombert - Frondaie - Hispano


         Acteur puis dramaturge Pierre Frondaie va jouir très tôt d’une renommée dans le milieu du théâtre. Bel homme, coqueluche des années 20, la vie gâte ce fils de la haute bourgeoise parisienne : il triomphe en tournée avec Sarah Bernhard avec qui il partage la scène, ses pièces sont reconnues et appréciées à la fois par le grand public et par l’intelligentsia, certaines de ses œuvres traversent même l’Atlantique et Hollywood lui fait les  yeux doux. Quelle chance ! Rien ne résiste au flamboyant  Pierre Frondraie, l’écriture de son  roman L’homme à l’Hispano devient un véritable best-seller qui sera traduit en 15 langues et deux fois adaptés au cinéma par Duvivier en 1926 et Epstein en 1933. Vite, fort et dramatique, une histoire d’amour menée tambour battant qui  exalte l’énergie vitale des années 20  mais révèle en creux les failles d’un système encore cloisonné. Dans les années 20, on peut rêver grand mais il ne faut pas le dire.

Par Denis Gombert

 

 

        

         Georges Dewalter est un bel homme. Il a aussi de bonnes manières. Ses yeux crépitent d’intensité « ses yeux changeant aux douceurs claires étaient les signes visibles de son esprit passionné ». C’est un homme qu’on remarque, un homme engageant. Dans un train il se lie fort naturellement avec un brave gars très riche qui lui propose de l’accompagner faire un périple sur la côte basque à bord d’une magnifique auto, une Hispano. Lorsque Dewalter déboule à Biarritz au volant de l’Hispano, l’engin  vient rehausser encore d’un cran et son allure et son prestige. Stéphane Oswill, une très jeune et très riche héritière - et forcément très belle - le remarque et s’entiche de lui. Comme Georges est réservé, elle se dit qu’il est intéressant. Comme il conduit bien, elle se dit que cette histoire pourrait les mener loin. En effet, en moins d’un tour de main, ces deux là ne se quittent plus ; Dewalter commence à conduire Stéphane à Saint Jean de Luz, puis sur la côte, puis dans les terres jusqu’en pèlerinage dans le Tarn où Stéphane lui fait découvrir sa propriété de famille et ses secrets. Les deux nouveaux amis ne peuvent devenir qu’amants, c’est écrit. Si eux ne le savent pas, les autres le savent pour eux. La vieille Antoinette, femme à tout faire du domaine d’Oloron où a grandi Stéphane a bien saisi que Madame en pinçait pour ce beau Monsieur. Ce couple possède tout : beauté, jeunesse, argent, distinction. Ils vont si bien ensemble. Tout parait si harmonieux.

         Restent cependant deux infimes détails propres à les priver de ce grand bonheur : Stéphane est marié à Oswill un excentrique anglais qui va se révéler beaucoup moins sportman qu’il voulait le laisser croire ; Georges, pris de cours dans ce tourbillon de soirées mondaines n’a pas osé avouer à Stéphane qu’il n’a pas le sou, qu’il ne possède aucune condition et que son projet était, juste avant de la reconnaitre, de fuir la France pour le Sénégal  pour tenter d’y faire fortune. Tout cela c’est la faute de la voiture, une Hispano un peu trop belle et peu trop grande, « blanche, magnifique comme une barque royale ». Dans son inclinaison à aimer Georges, Stéphane s’est laissée tromper et à juger Georges comme un alter ego, c’est-à-dire un riche, un oisif, d’après sa première apparition au volant de l’Hispano.

 

         Au lieu de révéler de suite la vérité à Stéphane et pour lui plaire, Georges s’empêtre dans ses mensonges : il s’invente une lignée, un château, des affaires florissantes en Chine, tout ce que la belle Stéphane veut bien entendre. Chaque jour Georges se dit qu’il faudra bien se résoudre à dire la vérité, chaque jour il invente un nouveau mensonge. Oui, cela finira mal, très mal. L’amour ne sauve pas tout. Toujours la société triomphe. Démasqué par le mari de Stéphane, Georges est sommé de dire la vérité sur sa condition. En un marché ignominieux, pour qu’il lâche sa femme, Oswill  propose à Dewalter de l’argent. Une fortune ! 200 000 francs. 300 000. N’importe qui les prendrait et disparaitrait. Aucune femme, fût-elle belle, intelligente, sensible, ne vaut ce prix-là. Nous sommes bien d’accord. Georges fait mine d’accepter l’argent en échange du silence absolu d’Oswil. Un pacte est scellé. Une fois le chèque établi, Georges le brûle sous les yeux d’un de ses seuls vrais amis.

         L’homme à l’Hispano est un livre étonnant. Parfait mélo, déjà adapté pour faire rêver « la ménagère de moins de 50 ans », le récit n’hésite pas à gonfler les effets de style avec une propension pour la surenchère dramatique et l’inflation adjectivale. Voici comment s’embrassent Georges et Stéphane : «  stupéfaite et joyeuse, elle s’exclamait de sa folie. Mais toujours muet, avec une ardeur sombre, il l’entrainait dans sa cabine et, la porte refermée, il l’arrachait de son manteau ». On s’y croirait. La température monte d’un cran et la scène se poursuit : « ils agissaient sans raison, ivres l’un de l’autre, tumultueux et anxieux à la fois, comme des guerriers au combat ». C’est un climax. Nous sommes rivés au corps des jeunes amants mais la scène, préservant la pudeur,  se terminera avec ce superbe effet allusif qui  témoigne d’une vraie délicatesse du propos pour marquer la fin de leurs ébats : «quand ils eurent repris leur empire, elle le caressa en souriant ».  N’est-ce pas magnifique ? Des scènes de ce type, on en trouve à foison dans le roman. La passion qui unit Georges et Stéphane est palpable. Rajouter l’allure racée de l’Hispano fendant la brise de la nuit, les lustres étincelants des plus beaux palais de Biarritz et quelques bons mots de dandys cosmopolites et  vous obtenez un consommable de roman qui ne se départit pas vraiment d’une production Harlequin de luxe. Et pourtant… 

         Pourtant il y a quelque chose de saisissant - voire de troublant - qui retient l’attention. Sous le vernis du romanesque se cache une forte dénonciation sociale. La galanterie toute enamourée des rapports entre Georges et Stéphane ne fait que renforcer la grande violence  muette qui les désunit, elle la riche et lui le pauvre. Seul  Georges sait que cette fracture est irréparable et il comprend qu’il devra en payer le prix, celui de son sacrifice, pour ne pas apparaitre aux yeux de la belle comme un déclassé. Honte aux pauvres ! Le seul moyen de combattre la violence des riches est de les surpasser en honneur, semble nous dire l’auteur au terme de ce joli mélo devenu fable grinçante, telle est la seule revanche possible du pauvre sur le riche. Georges Dewalter va surpasser le déshonneur du mensonge par la grandeur d’un acte héroïque. Avec L’homme à l’Hispano, Pierre Frondaie a écrit un livre bouleversant à la fois mélo et brûlot social. Un mariage des genres assez inédit et étonnant.  

 

L'homme à l'hispano, Pierre Frondaie -

Important à noter: L'Eveilleur, qui prend la suite des Cahiers de l'Eveilleur au Festin, a choisi de rééditer le livre de Pierre Frondaie en avril 2017 avec une nouvelle maquette (et des documents sur les deux adaptations au cinéma du roman par Epstein et Duvivier) afin de lui donner un public plus large que l'édition précédente, restée plutôt confidentielle.

 

Denis Gombert - mars 2017