Les Ensablés - Chroniques de Denis Gombert: "L'homme qui savait" de E.Bove

Les ensablés - 03.12.2017

Livre - Gombert - Bove - L'homme qui savait


Emmanuel Bove connait une sorte de gloire littéraire posthume. Son roman Mes amis qui fut découvert par Colette en 1927 est devenu un classique souvent réédité. On s’interroge sur le mystère Bove. Ses récits qu’on classe volontiers dans le genre de la littérature documentaire mettent en scène des individus en butte à la machine sociale. Ordre hiérarchique, absurdités et lourdeurs administratives, jeux de pouvoir, incompréhensions, la société broie l’individu.




 

Kafka n’est pas loin. Mais Bove distille par la plume une grâce et un malaise qui lui est propre, un style singulier. Un homme qui savait, écrit en 1942 alors que l’auteur s’est retiré à Alger faute de n’avoir pu rejoindre Londres, dévoile une vision sombre, amère et cruelle de notre humanité. Bove, un anti-Sartre ? La Table Ronde réédite aujourd’hui ce livre étonnant où le malaise et le trouble sont là, palpables à chaque page. 
 

Par Denis Gombert

 

Maurice Lesca se sent vieillir. L’homme aura bientôt soixante ans. Il vit avec sa sœur Emily dans un petit appartement parisien de la rue de Rivoli. Est-il pauvre ? Pas vraiment. Malade ? On ne sait. De son comportement, quelque chose nous échappe. On comprend qu’il a été médecin mais qu’il n’a pas fait carrière. Il n’a pas su saisir les bonnes opportunités. Ou bien alors c’est qu’il a tenté d’escroquer son monde ? C’est une possibilité à ne pas écarter. « Il comprit qu’il n’avait aucune vocation véritable… Alors commença pour Maurice cette vie médiocre d’homme qui a renoncé et qui, faute de pouvoir faire autre chose, continue dans la voie à laquelle, au fond de son cœur, il a renoncé. Il se disait toujours que c’était provisoire, que dès qu’une occasion se présenterait, il abandonnerait tout… ». Mais qu’est-ce que trafique Maurice ? Il vit, ou plutôt survit dirait-on. Rien ne vient le contenter.
 

Il y a quelque chose de profondément duplice dans la voix de Maurice Lesca qui s’y entend pour se faire plaindre en permanence et empêcher sa sœur de vivre. Leur existence à deux est un enfer qui se joue entre un petit salon et une chambre à coucher où l’on s’entend ronfler, où l’on s’épie, où l’on vit selon des rites et des coutumes asphyxiantes. « Il n’y a pas plus charitable pour les découragés et les vaincus que les gens modestes… Maintenant qu’il était un homme comme tout le monde, qu’il n’avait plus de ses ambitions si humiliantes pour ceux qui n’en ont aucune, et qu’il était apparemment satisfait de sort… ». Mais alors qui est Maurice Lesca ? Le mystère s’épaissit.
 

Maurice a fait la connaissance de Mne Maze, une libraire divorcée. On pourrait croire à une histoire d’amour. Il n’en est rien. Lesca s’amuse de cette relation pour faire entendre à Mne Maze qu’elle peut légitiment réclamer de l’argent à son ex-mariµ. Bien conseillée par Lesca, l’argent pourrait arriver et Lesca de le détourner au profit de sa sœur pour qu’elle élève le fils qu’elle a eu. Lesca le manipulateur, Lesca l’escroc, le beau-parleur, vénal et intéressé. On tient une piste. Bove veut faire le portrait d’un aigrefin dont Lesca serait le socio-type comme Balzac a fait Goriot, Grandet, Bridau ?

Mais non ce n’est pas ça non plus. Ce qui meut le personnage de Lesca est plus trouble et dérangeant justement parce qu’on ne saurait le qualifier : Maurice Lesca est un homme en creux qui ne sait jamais comment agir ou se tenir dans l’existence. C’est comme s’il était inapte à celle-ci. Voici comment Bove le décrit : « Il alluma une cigarette. Il ne souriait plus. Il avait cet air des gens qui souffrent d’une chose dont ils ne peuvent parler et qui la cachent en affectant d’être comme tout le monde. ». Lesca est un homme qui est proie au doute existentiel. Il est à ce titre un héros moderne, c’est-à-dire un anti-héros.
 

Tout le monde - et le lecteur le premier- attend que Maurice se prononce mais lui ne se prononce jamais. Son dégoût du genre humain allié à une méfiance de l’avenir l’empêche d’agir. Quant à être heureux, il n’en est pas question. Le mot, tout comme le concept, lui sont étrangers. « Qu’est-ce que cela peut me faire qu’on se serve de mes conseils ? Je n’en n’attends rien, et je souffre comme si j’en attendais quelque chose. C’est extraordinaire comme il faut se défendre, toujours, contre le monde, contre soi-même, contre tout. » Si Maurice Lesca mène un combat, il s’agit d’une lutte contre les puissances du néant par lesquelles il a peur d’être aspiré. Car Maurice n’en demeure pas moins humain, c’est-à-dire peureux, parfois lâche.

Lui, le paralysé des sentiments, l’handicapé de la parole, l’atrophié de l’émotion explose parfois : « Qu’est-ce que tu veux, il y a des moments où tout me dégoûte, où j’ai la sensation que jamais je ne sortirai de cette bassesse, sinon en quittant la vie », lance-t-il à sa sœur. Périodiquement, il se défoule sur Emily, l’accusant de tous les maux, l’enfonçant avec morgue. De suite après il se morfond, s’excuse, se plaint, veut qu’on l’aime, demande pardon. Il est comme un enfant exigeant qui prendrait plus de plaisir à choisir qu’à agir. « Toute ma vie, j’ai été prisonnier. Je croyais être libre, mais j’étais prisonnier. Toujours quelqu’un ou quelque chose m’a empêché de faire ce que je voulais », confesse-t-il. 
 

« L’enfer, c’est les autres ». Sur ce point Bove et Sartre semblent bien d’accord. Mais il apparaît - et c’est ce qui fait la grande modernité des personnages boviens – qu’un Maurice Lesca est la parfaite antithèse des personnages sartriens. Chez Sartre, aussi lâches ou veules soient-ils, les personnages finissent par se mouvoir car ils sont condamnés à l’action. On le sait, pour Sartre, il n’est de théâtre que de situation et de liberté que dans l’action. Souvenirs de classe de terminale : l’homme n’échappe pas à sa liberté. Toujours il choisit, même contraint ! Le héros bovien lui n’agit pas mais ne subit pas non plus.

Ni être libre, ni soumis au destin, il flotte entre les deux. Tel un fantôme. Par nature nous demeurerons à jamais inachevés. Il n’y a pas de héros. Cela n’existe pas. Il n’y a que des hommes inaccomplis. Grâce à Bove et à l’intriguant Lesca, nous saisissons que nous vivons à côté des choses. Pour toujours et à jamais, l’homme vit désolidarisé de sa propre humanité. Il n’y a pas de révélation, il n’y a qu’un impitoyable processus d’effacement. Bove plus fort que Sartre. Vertigineux.

Denis Gombert, décembre 2017


Emmanuel Bove - L'homme qui savait - Editions La Table ronde - 7.10 Euros