Les Ensablés - Chroniques de Denis Gombert: "La guerre à neuf ans" de Pascal Jardin (1934-1980)

Les ensablés - 25.10.2015

Livre - Gombert - Jardin - Guerre


Chers amis des ensablés, après plusieurs semaines d'interruption,"les Ensablés, survivre en littérature" revient enfin, les problèmes techniques étant résolus. Nous avons intégré Actualitté.com, ce qui permettra à notre audience de croître encore! Pour commencer cette nouvelle saison (cela fait cinq ans que nous existons), cet article de Denis Gombert sur Jardin et sa Guerre à neuf ans...

 

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La guerre à neuf ans est un livre plein de fureurs et de controverses. Et pourtant c’est le livre le plus délicat qui soit. Miracle de la littérature que de savoir marier les contraires. Le père de Pascal Jardin, Jean Jardin, directeur de cabinet de Laval sous Vichy s’était empressé de dénoncer, à sa sortie, le livre de son fils comme un tissu d’aberrations à ne surtout pas prendre au sérieux. Tout y serait totalement faux, presque honteux, comprend-on. Observateur privilégié d’une drôle d’histoire qu’il se plait à raconter avec beaucoup de désinvolture, le jeune Pascal a suivi son père dans la débâcle de 1940, d’abord à Trouville puis à Bernay, avant de passer en « zone libre » - expression  qui intrigue le jeune homme - pour finalement déposer leurs bagages à l’hôtel du Parc, à Vichy, coquet point de chute du gouvernement français et véritable épicentre de la  collaboration.

 

         Vus par Pascal Jardin, ce décor inédit et ces personnages singuliers - que d’artistes à Vichy sous Pétain ! - sont trop extraordinaires pour ne pas en faire les marionnettes qui animent son petit théâtre intérieur. A Vichy, l’enfant croise donc et se lie d’amitié, entre autres, avec Jean Bichelonne, secrétaire d’Etat à la production industrielle, « il sait tout par cœur les Evangiles, le Coran, le Bottin », Paul Marion, « collaborateur fanatique, son exceptionnelle nature de goinfre le portait plus vers la pornographie chantante que vers l’érotisme », mais aussi  Robert Aron, historien juif caché par Jean Jardin dans leur maison de Charmeil à quelques encablures de Vichy et qui « sortait de la maison pour aller se baigner dans l’Allier, sous le nez d’officiers allemands qui pêchaient le saumon », Jean Giraudoux, grand ami de sa mère dont « la figure parlait mieux que les mots » , Paul Morand qui déboule un jour dans sa vie à bicyclette et l’emmène de suite à la piscine - l’enfant ne sait pas nager - puis boire des grenadines. Ils ne se quittent plus durant huit jours. On y voit aussi Abel Bonnard, ministre de l’Education Nationale que l’on surnomme en cachette « Gestapette » ou encore le baron Pierre Ordioni, fraichement débarqué d’Alger, qui lui enseigne que le privilège de l’homme est de pouvoir se suicider ; le suicide devenant au terme de cette rhétorique spécieuse la preuve-même de la supériorité de l’homme sur les animaux. CQFD. Qu’à cela ne tienne, Pascal organise une tentative de suicide dans la cave de l’hôtel, « sa mort ratée », dit-il.

         Le récit ne cesse de jouer avec le temps et les époques en déroulant une galerie de portraits variés où  s’entremêleront les souvenirs. Jardin se moque du vrai. Il veut du vraisemblable. Il sait qu’on ne le rend bien que par l’émotion. Comme un peintre il cherche toujours à saisir la forme des choses d’un coup de crayon, au plus vif et au plus près. Au plus tranchant. « Je crois que je ne connais pas de personne plus sincère », dit Emmanuel Berl dans la très belle préface qu’il consacre au livre.  Et puis ce dont se rend compte Jardin en évoquant cette enfance pleine de bizarreries, d’incongruité et de violence, c’est combien sa nature d’écrivain s’est révélée et a poussé là, au milieu des herbes folles de la guerre. Parce qu’il a été ainsi livré à lui-même et parce qu’il est dès l’enfance un anticonformiste forcené, il a eu le privilège  de côtoyer des adultes comme s’ils étaient eux encore demeurés des enfants. Et en vérité, c’est peut-être ce qu’ils sont : des gens qui ne savent pas ce qu’ils font. Adultes et enfants sont dans la guerre sur un pied d’égalité. Cela permet à Pascal de leur poser le plus ingénument du monde les bonnes questions : « je n’arrive pas à comprendre exactement ce que c’est d’être juif. Je ne vois pas de différence entre ma tête à moi et la tête des Juifs que je vois tous les jours. Si au moins les Juifs avaient la peau noire ou rouge… »  . Pour un gamin qui fait tout de travers (la maitresse s’aperçoit qu’il ne sait pas lire mais a mémorisé le contenu des pages)  et manque de manières ( il se lève la nuit pour écouter aux portes et regarder par le trou de la serrure les alcôves des amants ), il semble armé d’un solide bon sens. Au fond la guerre c’est très bien, conclue-t-il. Il n’y a plus d’âge, plus de différences entre les êtres, plus de principes. Peuvent naitre librement de belles rencontres, éclore de belles amitiés.

         Dès sa naissance, Pascal Jardin est un enfant turbulent, asocial, perturbé : « j’ai détesté mes petits camarades, leur nez qui coulait, leurs genoux éraflés, leurs billes et leurs tabliers noirs. L’image de ces enfants naïfs, souvent bêtes, parfois cruels me poursuit toujours ». S’il a dit - la phrase est devenue culte - qu’ « on ne se remettait pas de l’enfance », encore faut-il bien comprendre de quelle enfance il parle. La sienne n’est pas celle du « vert paradis des amours enfantines », c’est au contraire  un théâtre d’ombres inquiètes  traversées de lumières éclatantes. Enfant, tout est spectacle. Et quel spectacle que les bombes ! L’année 1942 fut très confortable pour les Jardin. Mais 1943 sera terrible. L’étau se resserre autour de Laval. Leur maison de Charmeil est attaquée. Pour l’enfant le rêve vire au cauchemar.  Jardin  ne s’explique  pas comment fonctionne cette diable  de mécanique. La beauté, puis la rudesse du monde peuvent ainsi surgir à tout moment. Il a compris que la vie sera toujours une blessure.  La piqure qu’il reçoit à l’âme est d’autant plus vive qu’elle s’applique sur une peau fraîche, une âme neuve. La sienne. Ce n’est pas qu’on ne se remet pas de l’enfance, c’est qu’on ne se remet pas des premières fois. Son univers est loin de celui des crayons bien rangés dans le fond des cartables et des doigts plein d’encre qui serviront de passeport nostalgique à l’imaginaire des photographes de l’après-guerre. Jardin les conchie. L’idée de ne pas être comme les autres le rassure un peu.

         Quand il écrit la guerre à neuf ans, Pascal Jardin a trente six ans. Dans 10 ans, il sera mort. D’épuisement. Il aura passé son temps à cavaler et à écrire, surtout des dialogues pour les films (une centaine!). On se souvient de Classe tous risques, de Compartiment tueur, du Chat, de La veuve Couderc et de la série des Angélique, divin divertissement qui a façonné la divagation  érotique de toute une génération. Le franc décolleté de Michèle Mercier, ses cheveux longs, sa nuisette, les pieds nus sur le dessus de lit... Comme Audiard, on a l’impression que le nom de Jardin est présent à chaque générique de film entre 1960 et 1980. Il fut aussi assistant metteur en scène de Marc Allégret et producteur associé. Ses livres qui eurent beaucoup de succès tombent un peu aujourd’hui dans l’oubli. Erosion du temps. Pourtant Jardin a fait de l’autofiction bien  avant les autres. Un de ses fils se suicidera et un autre, Alexandre, reprendra le flambeau de l’écriture. Chez ce dernier le panache est surtout médiatique. Marx avait raison.  Quand l’histoire se répète, y compris dans les schémas  familiaux, c’est sous la forme d’une farce.

         La guerre a neuf ans a été reçu comme un témoignage irrévérencieux sur les hommes qui ont suivi Pétain, Jean Jardin le premier. Il est autant une réflexion à ciel ouvert sur les failles de l’intime. L’Histoire n’intéresse pas vraiment Jardin. Ce que peuvent et ce que sont les hommes, oui. Dans ce panthéon, il y a les élus et les absents. Curieusement, comme chez Proust, la place de la grand-mère y est plus importante que celle de la mère.  De son père (mais il lui consacrera Le Nain jaune) il avoue « ne connaitre que des bribes, que la surface ». Il sait ce qui les sépare : «  « non, je sais maintenant que le compte que nous avons à régler, ce n’est pas l’un avec l’autre. Moi c’est avec la vie, lui, c’est avec la société ». Est-ce la vérité historique que cherchait Pascal Jardin en contant avec une sincérité et une rage désarmantes sa vison de la guerre ? Que voit-on entre 5 et 9 ans ? Voici ce que lui a vu : « je gagne le lavoir, je regarde la rivière. Il fait beau. L’été approche. Mais soudain, l’eau se trouble, elle change de couleur, elle se teinte de rouge, elle devient rouge sang. Et voilà qu’apparaissent des morceaux d’êtres humains. Il y a en pour tous les gouts à la surface de cet inventaire mouvant, des pieds nus ou chaussés, des têtes, des mains, des paquets de tripes, des méduses de viscères, des troncs qui s’embobinent dans les touffes de cresson ».   Ce n’est pas la vérité documentaire que cherchait Jardin en ressuscitant  cet ensemble de souvenirs mais le goût du vrai. Là encore, comme dans l’espace qui disjoint la vérité du véridique, il y a toute la distance qui sépare l’historien du romancier. A la lecture de La guerre à neuf ans, on ressent ce sentiment : tout ce qui est dit et raconté peut sembler fantaisiste, gratuit et provocateur, parfois scabreux, certainement injuste, vaguement irrationnel, mais une chose est certaine, on tient là un texte, de la littérature, le fruit combiné d’un enchantement et d’un traumatisme. Désormais, comme pour l’enfant terrible qu’il a été, la vie restera pour Jardin aussi bien drôle que tragique. Il n’y trouvera jamais véritablement sa place. Un jour qu’il rencontre Morand,  il remarque que celui-ci ne l’écoute pas et fixe un point invisible au loin. « Persuadé que la vie se déroule derrière la ligne d’horizon, il passe son temps à essayer de la rattraper ». Il possède chevillé au cœur, comme disait Saint-Exupéry, « la nostalgie de là-bas ».

         Le bout d’existence, horizon de rétroviseur,  que Jardin trimbalera avec lui toute sa vie se nomme enfance - période du grandiose, de l’indécis, de l’envoûtement. Il a su en faire une mythologie. La mythologie comme l’enfance sont les récits des grands débuts. Ils sont l’amour des commencements que l’on recherche par la suite toute la vie. En vain.


Denis GOMBERT