Les Ensablés - Chroniques de Denis Gombert: "La motocyclette" de Pyerre de Mandiargues (1909-1991)

Les ensablés - 20.09.2013

Livre - Gombert - Pyerre de Mandiargues - Motocyclette


 

Pieyre de Mandiargues fut tout à la fois un poète, un essayiste, un conteur, un traducteur (notamment d’Octavio Paz et Mishima) et un critique d’art d’exception. Grand ami des surréalistes, il entretint avec Paulhan et Ponge une correspondance littéraire nourrie. En 1967, à presque 60 ans, il obtint le Goncourt pour son roman La Marge qui narre la dérive d’un homme qui, suite à un chagrin d’amour, part littéralement se perdre dans une ville étrangère, Barcelone en l’occurrence.  Fasciné par la force du rêve, par l’obsession de la femme aimée et par les liens mystérieux  qui nous relient au temps,  toute l’œuvre de Mandiargues est placée sous le signe  d’un combat au sein de notre psyché entre réel et imaginaire.

 

Par Denis Gombert

 

moto

 

Mais c’est grâce à une écriture puissamment dominée, à la fois violente et retenue, fleuve et précise, gracieuse et ironique, par un effet de distorsion savant que l’auteur parvient à confondre ces deux mondes pour n’en faire qu’un. Véritable pépite à redécouvrir,  La Motocyclette parue en 1963 chez Gallimard dévoile toute la magnificence de l’art de Mandiargues. En esthète de la modernité, l’auteur choisit de mettre au centre de son récit une moto, (et pas n’importe laquelle !) : une magnifique Harley Davidson 1200 cc aux chromes rutilants poussée par 60 chevaux que domine la jeune Rebecca, 19 ans, sortant du lit de son docile mari, Raymond, pour déjà rejoindre les bras de son amant dominateur, Daniel. La trame du roman tient toute entière dans ce voyage qu’effectue Rebecca à bord de son puissant engin, son « taureau noir » comme elle dit, quittant en pleine nuit Haguenau au nord de Strasbourg pour rejoindre Heidelberg en Allemagne.

 

Pyerre de Mandiargues

Pyerre de Mandiargues

 

Franchir ces 130 kilomètres qui séparent les deux lits, emportée par un désir si fort et si impétueux qu’elle ne peut y résister, fait éprouver à la  belle amazone la gamme entière de cette fébrile attente qui précède la réunion des corps. Son désir, folle mécanique mentale,  s’enroule au mouvement de son corps arc bouté sur sa moto. Flirtant avec les dangers de la route, poussant le bolide au maximum, voici la belle lancée, prête à traverser la frontière et, plus loin encore, la forêt jusqu’à Heidelberg ; en sortir triomphante comme les héroïnes des contes de fées ayant surmonté les épreuves de la nuit avant que d’arriver auprès de son chevalier dans cette danse éperdue du corps et de l’imagination. A moins que…

Dès la première ligne de  La Motocyclette, une tension est palpable qui ne fera que grandir. Sans se laver, ni se farder, ni même contempler sa peau brune et ses formes avantageuses dans la glace, Rebecca quitte sa couche et file directement vers le garage. Là, dans une armoire qui contient des manteaux et des imperméables, elle saisit « le seul vêtement qui avait le pouvoir de faire battre son cœur plus vite et de lui donner des pensées d’orgueil. C’était une combinaison de cuir noir, très brillant et doublée de fourrure blanche » que la belle portera entièrement nue à même la peau, se munissant pour seule parure d’une petite culotte de nylon crème. « Elle mit une main fiévreuse sur le réservoir de la belle machine qui allait lui permettre de s’éloigner de cet homme et de se rapprocher d’un autre (…) Ce dénuement matériel complétait bien sa nature,  elle voulait apparaitre à son nouvel amant aussi dépouillée que si elle avait fait naufrage ». Cheval puissant et indomptable, source d’excitation, de griserie et de peur, la machine sublime de Rebecca avec qui elle ne fait qu’un jette le trouble dans son esprit. Les lois qui séparent habituellement le mécanique du vivant s’en trouvent perturbées : « chaque fois qu’elle allait dans la remise contempler sa machine, Rebecca s’émerveillait comme une nouvelle mariée n’en croit pas ses yeux d’être en possession d’un époux ».

Nous y sommes, la machine se met en route. Et l’autre machine, celle du désir, vrombit à nos oreilles. La charge érotique qui parcourt tout le texte en puisant dans ce voyage à moto l’attente suave des retrouvailles des amants fait languir le lecteur, embarqué qu’il est à son tour dans ce grand prélude aux noces charnelles, happé par tant de pulsions cuisantes. Tout est agencé dans la composition de  La Motocyclette pour que l’érotique du discours sensuel, du mot choisi, de la cadence précise de la phrase l’emporte sur ce que serait le banal dévoilement d’une pornographie affichée (qui déferlera en librairie et sur les écrans à partir des années 70). Ici, au contraire, tout est joué en retenue et en accélération, en pression et en relâchement, au rythme de la machine emballée, au rythme du désir de Rebecca. En cherchant par l’écriture à rejoindre le faîte du désir où se hisse son héroïne, Mandiargues s’exerce en vérité à une terrible joute littéraire qui est plus qu’un jeu.  Quand, en pleine nuit et à toute vitesse, nue et chaude sous sa combinaison de cuir, Rebecca projette la toute puissance de son désir sur l’asphalte, c’est un défi sauvage à la mort qu’elle lance et non l’assouvissement d’une pulsion vulgaire. La  prose exceptionnelle de Mandiargues creuse toujours plus loin la nature du fantasme quand la pornographie n’aurait fait que revenir à elle-même. C’est pourquoi la littérature fait chemin quand la pornographie tourne en rond. C’est pourquoi  La Motocyclette est une grande leçon de littérature, vertueuse en diable.

Denis Gombert - septembre 2013