Les Ensablés - Chroniques de Denis Gombert: "Le piège" d'Emmanuel Bove (1898-1945)

Les ensablés - 09.10.2016

Livre - Gombert - Bove - Piège


Emmanuel Bove n’est pas un ensablé. Ou plutôt il n’est plus un ensablé. Ou mieux, il est un désensablé. Ré-édité par Gallimard, porté par une communauté de fidèles, soutenu par les critiques, les textes de Bove ont fini par ré-émergé au détour des années 70 au point que certains titres se sont imposés désormais comme des classiques. C’est le cas principalement de Mes amis, roman qu’il composa en 1924 où il trouvait déjà ce ton si particulier qui le caractérise : une sorte de minimalisme qui en dit long, d’effets d’empathie exercés sur le lecteur qui devient acteur  du processus dramatique, de morale indécise oscillant entre la candeur et le nihilisme. A juste titre, la parenté avec Kafka a été relevée de nombreuses fois.  Bove est un Kafka suisse, une âme désabusée mais qui fait preuve de tempérance.

 

Par Denis Gombert

 

 

         Curieusement Le Piège, un de ses tout derniers textes (Bove meurt en 1945), n’avait pas été repris par les éditions Gallimard. La Table Ronde le republiera en 1983. Il s’agit d’un texte formidable où tout le talent de Bove éclate. Du début à la fin du roman, alors que l’on suit la fuite du dénommé Bridet voulant quitter Lyon en 1941 pour passer en Angleterre, on ne saura jamais quelles sont les véritables intentions de cet homme, qui il est au final et quels sont ses motivations. Héros ou anti-héros ? Courageux ou pleutre ? Vif d’esprit ou niais ?   Certainement pionnier du nouveau-roman, Bove travaille sur les doutes, les failles, les creux, les aspérités de son personnage qui curieusement n’en sait pas plus que nous sur ses véritables intentions. Le personnage n’est plus en amont de la narration, comme c’est le cas dans toute narration classique,  il est à découvrir tel quel, plus vulnérable, c’est-à-dire plus vivant que jamais, au fil de récit. Il s’invente en même temps que le roman s’écrit. Nous ne sommes plus dans les certitudes du roman psychologique classique, l’ère du soupçon gagne.

 

         Donc Bridet est une sorte de brave type, un journaliste-reporter sans grande renommée qui  veut s’embarquer pour l’Angleterre. Septembre 1940, il est encore temps. Bridet est patriote. Il veut, comprend-t-on, aller rejoindre de Gaulle mais pour ne pas être démasqué jure fidélité au Maréchal. Temps trouble, temps de guerre.  Pour trouver un sauf-conduit et ne pas attirer l’attention, il doit trouver un appui. Il va donc voir Basson, un vieux camarade, qui occupe  à Vichy un poste dans l’administration et dont Bridet croit savoir l’engagement sincère pour la France. On ne parle pas encore de Résistance. Le problème est que Bridet ne sait pas comment exposer les choses. Il dit vouloir « servir son pays », se dit prêt à partir sur le champ pour le Maroc ou n’importe où. Il fait finalement mauvaise figure devant Basson qui finit par l’éconduire gentiment. « Je veux te donner un conseil livre Basson à Bridet, et ce conseil c’est : fais attention ».

         Bridet commence à douter. Certes il se dit encore gaulliste dans son for intérieur et prêt à rejoindre les Forces françaises libres mais comme on lui a dit de « faire attention », il s’abandonne dans certaines conversations - et toujours afin de ne pas éveiller l’attention - à des propos anticommunistes, voire antisémites.  Il croit marquer des points. En réalité, il en perd. Il se grille. Le piège va se refermer lentement et inexorablement sur lui. Ce piège, c’est lui-même qui se l’est tendu. Bridet s’est pris les pieds dans le tissu des mots, araignée prise au piège de sa propre toile. 

         L’affaire du Maroc capote. Le sauf-conduit pour l’Afrique n’est pas signé. On trouve tout à coup sa volonté de départ inopportune. Basson ne veut plus recommander Bridet. De fait, Bridet en conclut qu’il est fiché sur une liste d’indésirables. Il doit fuir. Avec sa femme, il se rend à Lyon. Un malencontreux cachet de la gendarmerie figure sur son passeport à la place d’un cachet de l’armée. Bridet doit s’expliquer. Cette affaire minime le met hors de lui. Alors qu’il n’a toujours rien à se reprocher, Yolande, sa femme, décèle en lui un comportement de plus en plus paranoïaque. A chaque coin de rue, son mari pense qu’il va être arrêté. Rien  n’arrive heureusement. Mais Basson ne veut plus le recevoir. Il faut partir. L’objectif est de passer la frontière et de rejoindre Paris. Et de là, Londres, grâce à d’autres appuis.

 

         A Paris, la chose empire. Un beau jour, alors qu’il est en pyjama, deux policiers toquent à son domicile. Ils ont un mandat d’arrêt pour la maison de la Santé. Bridet joue l’indigné mais se laisse embarquer. Yolande promet qu’elle va tout faire pour le sortir de là. Rien n’y fera au contraire. Mais de quoi est donc accusé Bridet ? On lui tend des tracs procommunistes qu’on aurait retrouvés dans sa poche. Méprise, terrible machination, mensonges honteux. Personne ne l’écoute.  En jugement, pour espérer plus de clémence, on l’enjoint de plaider coupable. Ce qu’il fait. A peine sort-il du palais de justice qu’il est conduit à la préfecture. Il sera interné au camp de Venoix, près de Clermont, dans l’Oise.

         A ce stade du récit, on a compris que le piège est en train de se refermer et qu’il n’y aura pas d’autre fin que la mort. En camp, Bridet aurait encore l’occasion de faire profil bas, voire de s’échapper. Ce ne sera pas le cas.  Un jour, un commando de la Résistance abat quelques Allemands. Par mesure de rétorsion, des détenus sont choisis au hasard au camp pour être fusillé. Bridet entend prononcer son nom. Le sort en est jeté.

         L’implacable mécanique psychologique que Bove met en place, celle de l’innocent coupable, joue de bout en bout sa partition dans le récit. Et l’écriture toujours implacable, précise - cette « transparence » qui est la marque de Bove -  épouse parfaitement le récit. Cette mécanique de précision,  Hitchcock s’en souviendra.

         Mais le vrai tour de force du récit est que le lecteur se sent lui-même pris au piège de cette terrible course contre la mort : il se révoltera contre Bridet lorsque celui-ci fait les mauvais choix, espérera jusqu’au bout qu’il trouvera à se sauver, priera pour que le pire n’arrive pas. Plus une chance ou un espoir s’annonce, plus il est contrecarré par une nouvelle chute. Jamais Bridet ne peut revenir en arrière. Plus une chose est certaine, plus elle se dérobe et nous échappe. En accumulant les maladresses, Bridet a jeté définitivement l’opprobre sur lui et signé son arrêt de mort.

         Au fond, Bridet est comme nous : un anonyme parmi les anonymes, un être broyé par l’aléatoire et la bêtise du système. Et quand il veut se révolter, il est trop tard. Il est loin le temps de la révolte héroïque des grands héros de la tragédie qui défiaient le destin et dont seuls les dieux  décidaient du sort. Le XXème siècle a réduit nos ambitions. Même la chance du tragique est galvaudée. De n’avoir su ou pu se révolter, Bride meurt absurdement. Triste condition que celle de l’homme moderne. Notre condition.   

 

Denis Gombert - octobre 2016