Les Ensablés - Chroniques de Denis Gombert: "Le scandale" de Pierre Bost, par Denis Gombert

Les ensablés - 19.06.2011

Livre - Gombert - Bost - Le Scandale


Chers lecteurs,

 

Denis Gombert est romancier et Directeur des manuscrits chez Robert Laffont. Pour moi, il a bien voulu lire Le scandale de Pierre Bost. Avant de lui laisser la parole, quelques mots sur Denis Gombert.

Denis Gombert, en collaboration avec son frère, a publié deux romans respectivement intitulés : Le dernier des Monterazzi, un thriller étonnant qui se déroule en Corse, superbement évoquée, et D'un aussi grand amour, récit d'un amour de jeunesse.

Gombert est hanté par la famille, les bonheurs simples, la pureté des sentiments, la beauté des amitiés: ces belles choses jamais éloignées d'une mélancolie diffuse, douce, et que Gombert doit avoir dans le cœur. S'il fallait à tout prix lui donner une ascendance, je dirais Marcel Pagnol.  Le style de Gombert est conforme au contenu: lumineux, pur, charnel. Ce n'est pas donné à tout le monde de savoir parler du bonheur sans sombrer dans le ridicule ou la niaiserie, en particulier en littérature.

Rien ne semble donc plus loin de Gombert que la littérature des ensablés, marquée par la mort.Et pourtant?

C'est avec un grand plaisir que je l'accueille aujourd'hui sur ce site, à propos du roman de Pierre Bost, curieux de ce qu'il peut en dire.

 

 

 

Pierre Bost est un peu connu grâce à Tavernier qui a fait l'adaptation cinématographique de Monsieur Ladmiral va bientôt mourir sous le titre "Un dimanche à la campagne", le récit d'une journée d'un vieil homme proche de la mort et qui reçoit ses enfants chez lui, à la campagne. Il est aimé, certes, mais sa femme est morte, sa vie est derrière lui, et déjà, pour lui-même et les autres, il n'est plus vraiment là, et c'est cet adieu tout en subtilité auquel nous assistons. Le Dilettante a réédité Porte-Malheur, récit très "années trente", où le héros, un garagiste, a pour moi le visage de Gabin. Je l'ai lu en une seule fois, si enthousiaste que j'ai eu envie d'en lire plus, de ce Pierre Bost, et j'en suis arrivé à ce roman Le scandale. Mais laissons Denis en parler.

 

Article de Denis Gombert: le scandale, de Pierre Bost

 

 

Ce n’est qu’une petite stèle de mots mais à tout prendre, c’est déjà ça. Les baleines ont bien droit à des comités de soutien, des meetings ; les bébés–phoques à des défilés. Alors nous aussi pour certains livres quelque chose. Oui.

Je suis très honoré d’apporter ma petite pierre à l’édifice que bâtit patiemment et vaillamment mon ami Hervé Bel, facteur Cheval des livres oubliés ou injustement méconnus. Sa femme, la remarquable Madame B, trouva le mot juste : « On les appellera Les Ensablés !».

Aiguillé par Hervé, mon regard s’est porté vers un auteur pris dans les sables mouvants de l’oubli, vers Pierre Bost et son roman Le scandale, paru en 1930 et non réédité depuis, un récit qui m’a particulièrement touché et ému. Signe implacable des temps modernes : Pierre Bost est resté comme scénariste (Le diable au corps, L’auberge rouge, Jeux interdits, La traversée de Paris, La jument verte, Paris brûle-t-il ? l’Horloger de Saint-Paul et tant d’autres), il est pratiquement oublié en tant qu’auteur, même si son œuvre compte en tout une dizaine de romans.

Le scandale narre la trajectoire de deux amis, Pierre Sylvanès et Simon Joyeuse. Ces deux-là sont inséparables; du moins c’est ce qu’ils croient car à vingt ans on se berce autant d’illusions que de promesses. N’empêche, Pierre est un garçon intelligent qui attire la sympathie. En 1930, ça s’appelait « un chic type ». Simon est plus austère, plus froid. Sans être antipathique, il traîne avec lui une vision du monde amère, le goût des petites victoires sur les femmes faciles, des sortes de revanches de pauvre et de provincial - ce qu’il est. Cela le rend intelligent, même plus intelligent que Pierre à vrai dire, mais beaucoup moins doué pour la vie. Simon est si malheureux… Tous deux, Pierre et Simon, font leur médecine à Paris. Le quartier latin était alors un beau terrain de jeu. Quels carabins auraient les moyens d’y jouer aujourd’hui ? On est en droit de se poser la question. Un jour, Pierre annonce qu’il plaque tout. Voici qu’il a rencontré un type formidable -il s’agit d’Hugo Lorraine- sorte de dilettante fortuné qui a pour ambition de reprendre une vieille feuille de choux consacrée au théâtre pour la transformer en un vrai journal culturel, un truc vivant et moderne. On voit tout à fait de quoi il s’agit. Chaque époque refait le même coup ! Le Fauteuil va donc revivre et Pierre d’y trouver rapidement une bonne place. Pendant ce temps, Simon demeure en retrait : suspicieux, hautain et certainement jaloux. Il continue de souffrir absurdement. Lorsque son existence menace de virer au sordide, Pierre lui tend la main et lui promet une place au journal. Mais les choses ne se feront pas si facilement car le bon Hugo Loraine qui aime en fait sadiser sa petite cour de jeunes gens envoie, contre toute attente, Simon en Allemagne pour faire un premier reportage. Un coup, il joue Pierre contre Simon, un coup Simon contre Pierre. Loraine est un diable boiteux, comme dans Cazotte, qui aurait des faux airs de Gide. Personnage mémorable. Plus les chemins de Pierre et de Simon se séparent, plus l’intrigue se noue. En jeu entre les deux amis se dresse la question du pouvoir que l’on veut conquérir (être rédacteur en chef !) et des femmes que l’on veut posséder (Lucienne la petite courtisane, Mariette la sainte et Reine la femme mariée). Simon va apprendre à frayer avec toute une faune journalistico-artistique qu’il croit mépriser mais qu’au fond il envie, ces gens qui savent tout (du moins tout ce qui se passe) et ne pensent qu’à eux, ces montres d’égoïsme et de fatuité que nous connaissons bien aussi puisque, depuis Balzac, depuis Pierre Bost, rien n’a changé à Paris.

 

 

Je recommande chaudement de partir à la découverte de l’écriture de Bost, qui plonge très habilement sa plume dans l’âme humaine et sait être sensible à ses instants de crise. Il n’est pas absurde de penser que Bernard Franck ait pu lire ce livre et s’en inspirer pour son roman Les rats. En tout cas La Scandale est un beau roman de formation, un récit qui finit mal (mais n’en dévoilons pas la fin) et qui sait rendre à la jeunesse son caractère tout à la fois sacré et fragile.

Denis Gombert