Les Ensablés - Chroniques de Denis Gombert: "Une lecture" de Roland Cailleux (1908-1980)

Les ensablés - 14.12.2013

Livre - Gombert - Cailleux - Proust


Roland Cailleux : soutenu par Gide (dont il fut le médecin), admiré par Vialatte, lu par Gracq, salué par Nimier mais disparu des radars de la postérité littéraire. Ainsi va le monde des lettres. Voici qu’en cette année du centenaire proustien nous venons de lire Une lecture de Roland Cailleux, roman étonnant, foisonnant et drôle, en forme d’hommage libre à l’auteur de la Recherche.

 

Par Denis Gombert

 

LIVRE-UNE LECTURE

 

 

On le sait depuis qu’on est en âge de tenir un gros livre entre les mains (et de le lire jusqu’au bout), un des problèmes avec la lecture de Proust demeure son caractère monumentalement excluant. Comme si l’ombre de « la Cathédrale de la Recherche » protégeait d’un manteau de sainteté tout écrit du Maître ; comme si ne pouvaient se trouver conviés au cœur du temple proustien que les initiés qui « relisent la Recherche ». Car, vous l’aurez certainement remarqué s’il vous est arrivé d’approcher la secte des fervents, on ne lit pas la Recherche : « on relit la Recherche », phrase d’autant plus dissuadante pour le néophyte qui se sent de facto écarté du cercle. Ainsi beaucoup de lecteurs passent leur chemin, effrayés par cet Annapurna des lettres (l’Himalaya étant réservé à Hugo depuis le jugement de Gide) et la pédanterie de ses contemplateurs dévots. Beaucoup regimbent face la hauteur de la haie et contournent l’édifice transformé en obstacle.

 

En fait, Proust intimide depuis que la critique d’après-guerre l’a bombardé génie en tout : philosophe répondant à Bergson, fondateur (à son insu) du Nouveau Roman, critique d’art de premier plan, chroniqueur social étourdissant, pasticheur étincelant, plus grand moraliste de son temps (au sens dix-septiémiste du terme), orfèvre du langage, psychologue hors pair et même désormais : arbitre des élégances, cartographe parisien, météorologue des humeurs. Bientôt gastronome, vous verrez ! Il n’est quasiment pas de semaine sans qu’une nouvelle livraison éditoriale vienne grossir la bibliographie proustienne. Il est en train d’arriver à Proust ce qui est arrivé à Rimbaud : on se dispensera de sa lecture à partir du moment où son effigie aura remplacé son œuvre. A quand le mug Marcel Proust pour déguster le thé ? Cela doit déjà bien exister.

 

Cailleux

 

Dans ce contexte de concurrence bibliographique effrénée, nous extrayons le roman de Roland Cailleux, paru en 1948 chez Gallimard qu’a republié le Rocher en Motifs en 2007. Au sortir de l’après-guerre, la figure de Proust n’ayant pas encore atteint son pic de célébrité (elle ne sera propulsée vraiment qu’à partir des années par la critique structuraliste), le discours sur son œuvre s’en trouve beaucoup plus décomplexé. Pour qui voudrait découvrir Proust avec simplicité, naturel et joie, la fréquentation de Cailleux est éminemment recommandable, son roman Une lecture mettant en scène Bruno Quentin, petit patron d’une entreprise familiale, qui gère depuis quelques années à Paris la fabrication et le commerce du cristal de luxe.

 

Le modèle pourrait en être Baccarat. La maison Quentin bénéficie d’une solide réputation sur la place parisienne et, même s’il n’est pas mondain, Bruno apprécie d’avoir accès au grand monde qu’il observe cependant d’un œil sévère. En tant que chez d’entreprise, Bruno garde les pieds sur terre. En même temps, soucieux de rester dans le coup, il est à l’affût de toute proposition artistique et suit les technologies nouvelles qui pourraient faire avancer sa petite fabrique. Côté privé, Bruno n’est pas marié. Il fréquente Dora, une actrice volubile, aussi inconséquente que charmante, dont il ne se dit pas épris mais qu’il entretient tout de même. Dora rêve d’être actrice de cinéma, la grande affaire de l’époque pour toute comédienne de théâtre. Bruno ne l’écoute que d’une oreille distraite, tout comme il ne porte que peu d’attention à ce Monsieur Proust dont Dora et certains de ses amis lui conseillent la lecture.

 

Et puis Bruno tombe malade… Les bronches. De l’asthme. Il faut du repos. La vie parisienne ne convient pas. Trop bruyante, trop trépidante. Bruno doit se retirer. Plusieurs semaines, croit-il. En fait plusieurs mois. C’est durant cette retraite près de Grasse que Bruno Quentin entame la lecture de la Recherche. Au début Bruno est très circonspect et dubitatif. Il trouve le style de Proust trop chargé et les enjeux dramatiques de son œuvre trop minces. Il manque refermer le livre. Mais très vite, il commence à relever des correspondances entre sa propre vie et celle des héros proustiens, notamment Swann : « à mesure que l’histoire se dérobait, Bruno devenait plus indulgent pour Swann et plus sévère envers lui-même ».

 

D’abord, grâce à la figure du Narrateur, Bruno est replongé dans sa propre enfance, puis, par le biais de l’expérience malheureuse de Swann avec Odette, se trouve contraint de se questionner sur la portée et la souffrance du sentiment amoureux. Bousculé dans ses certitudes, la lecture de la Recherche pousse Bruno a opéré maintenant une véritable mue intérieure. Le texte lui devient de plus en plus intime et nécessaire. Il se plait à le reprendre à plusieurs reprises, à le fouiller scrupuleusement. Pour un peu, il s’en croirait lui-même l’auteur.

 

Bref, il apprend à le lire et à l’admirer même s’il reste chagriné par le côté approximatif de la Recherche avec sa foule de détails, d’inachèvements, de passages baroques, de fautes, d’injustices ou de jugements à l’emporte-pièce. Bruno n’a pas encore compris que pas plus que l’homme n’est parfait, une œuvre ne saurait être achevée et que c’est précisément cette imperfection, ce trop-plein, ce trop long, ce toujours digressif chez Proust qui en fait toute l’humanité, la justesse et le prix artistiques. Bruno a d’abord voulu résister à l’œuvre proustienne parce qu’il l’évaluait avec un œil critique formé au discours rationnel. Mais Proust a frappé si juste en son cœur qu’il est désormais perpétuellement ramené, presque malgré lui, à l’enchantement de cette lecture.

 

De la même façon, Bruno qui reprochait au Narrateur son indolence, cet homme « incapable de résister à ses désirs », se mordra les doigts de s’être cru différent. Bruno se pensait fait d’un autre bois : homme d’énergie et de conviction capable de dominer ses sentiments! D’ailleurs, pour se le prouver, il a congédié Dora qui était venue lui rendre visite à Grasse, pensant ne plus pouvoir assumer plus longtemps cette relation avec cette « cocotte ». Le premier pas est libérateur mais le second plonge Bruno dans un abîme de mélancolie. Il regrette son geste. Et pour cause : le voici seul, éloigné, souffrant et désormais jaloux ! La lecture de la Recherche qu’il poursuit (n’oublions pas que c’est Dora qui lui avait parlé la première de Proust) va lui apprendre le tragique des sentiments et l’amertume de la perte des êtres chers. C’est presque par hasard, alors rétabli et de retour à Paris, que Bruno comprend enfin que Dora est devenue la maîtresse de son jeune frère Gérard, de dix ans son cadet, décrit comme « franc comme l’or et d’une nature raffinée ». Maintenant Bruno souffre. Il est au désespoir. Et jamais les pages de la Recherche ne lui sont apparues aussi justes et essentielles. Il faut apprendre à perdre et à mourir. Même les vainqueurs, un jour, seront les vaincus. La lecture de Proust enseigne à Bruno l’humilité et, chose plus précieuse encore, d’ouvrir les yeux sur le grand théâtre du monde et des sentiments. Cette lecture imprévue aura déposé son germe et fait fleurir une conscience.

 

Grâce à ce livre, Bruno aura changé : il se sera affranchi des préjugés de son milieu, il aura éprouvé dans sa chair le doute et la souffrance, puis il se sera consolé du monde tout en voulant en préserver le vivant et parfois la beauté. Tout cela grâce à un livre, un livre et une femme dont il pensait qu’ « ils n’étaient pas son genre. »

 

Denis Gombert Voir sur Cailleux, ici